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ENTRETIEN | Ma visite avec Éric Champagne au Rijksmuseum et notre rencontre avec un Playmobil

Par Caroline Rodgers le 19 décembre, 2017

Éric Champagne, compositeur, au Rijksmuseum. (Crédit: Caroline Rodgers)
Éric Champagne, compositeur, au Rijksmuseum. (Crédit: Caroline Rodgers)

Parmi les héros de la récente tournée de l’Orchestre Métropolitain, il y avait bien sûr un chef, des solistes et des musiciens, mais il y avait aussi un compositeur bien vivant : Éric Champagne. Sa pièce, Exil intérieur, jouée à Cologne, au Concertgebouw d’Amsterdam et en rappel à la Philharmonie de Paris, a remporté un grand succès.

Je lui ai donc proposé de joindre l’utile à l’agréable en combinant notre entretien à une visite du fameux Rijksmuseum, pendant notre séjour à Amsterdam. Ce fut un joyeux après-midi rempli de tableaux, de rires et de recherche d’ascenseurs.

Le Rijksmuseum contient quelque 8000 œuvres d’art et objets historiques, incluant une vaste collection de tableaux de maîtres hollandais tels que Rembrandt, Vermeer et plusieurs autres de ce que l’on a appelé le siècle d’or néerlandais. Il va sans dire qu’une seule visite ne permet même pas de mesurer l’incroyable richesse de cet endroit mythique, que nous parcourons de manière un peu désordonnée. Heureusement, Éric est meilleur que moi pour se repérer dans le musée avec une carte!

Voici quelques tableaux que nous avons remarqués.

Quand j’ai eu l’idée de rencontrer Éric au musée, j’avais la vague intention de faire une photo de lui devant un tableau qui aurait eu pour thème la musique, mais nous n’en avons pas trouvé qui faisait vraiment l’affaire. Nous avons bien aperçu quelques clavecins (lesquels nous ont immédiatement fait penser à Geneviève Soly), et des horloges musicales, mais ça n’allait pas tellement avec les œuvres qu’il compose.

Au gré de nos multiples montées et descentes à bord d’ascenseurs difficiles à trouver, nous finissons par tomber sur la célèbre Ronde de nuit, de Rembrandt, l’œuvre la plus célèbre du musée et l’une des plus connues de l’histoire de l’art. Oublions tout de suite l’idée de prendre un selfie devant ladite toile, presque aussi achalandée que la Joconde du Louvre.

La Ronde de nuit, de Rembrandt, Rijksmuseum, Amsterdam.
La Ronde de nuit, de Rembrandt, Rijksmuseum, Amsterdam.

Éric, qui a fait quelques recherches avant de venir, m’apprend qu’en fait, la scène que nous avons sous les yeux se passe en plein jour. Et aussi, que le tableau original aurait dû être plus grand que ce que nous voyons. En 1715, il a été coupé lorsqu’on l’a déménagé à l’hôtel de ville d’Amsterdam, parce qu’il était trop grand pour l’espace où on voulait le faire entrer. Sacrilège! En fait, l’original était comme ça (grâce à cette copie on peut voir que deux personnages, à gauche, ont été enlevés par ces charcutiers sans scrupules) :

La Ronde de nuit, copie de Gerrit Lundens, National Gallery.
La Ronde de nuit, copie de Gerrit Lundens, National Gallery.

Après notre visite, nous prenons une bouchée au café du musée. C’est là que notre rencontre se transforme en pseudo-formel « entretien », qui prendra plutôt la tournure d’une conversation à bâtons rompus dont de longues digressions, coqs à l’âne et parenthèses, ici, ont été coupés.

Caroline Rodgers : « Pourquoi as-tu intitulé ta pièce Exil intérieur? »

Éric Champagne : « C’est une pièce étrange, à toutes sortes de plans. Dans mon catalogue personnel, c’est la pièce que j’aime le plus et que je déteste le plus en même temps. J’ai une relation d’amour-haine avec elle. Il y a des choses que j’aime dedans, et d’autres dont je ne suis pas certain que c’était vraiment ce que j’ai voulu exprimer. D’ailleurs je l’ai retravaillée pour la tournée et je pense qu’elle est meilleure. C’était ma première commande pendant ma résidence à l’Orchestre Métropolitain. Elle s’insérait dans un programme qui avait pour thématique « Les exilés du Nouveau Monde ». On jouait des compositeurs qui étaient venus en Amérique : Dvorak, Rachmaninov.

Je me suis mis à réfléchir sur cette idée d’exil, de dépaysement, d’aller vivre ailleurs. Je suis moi-même très casanier et attaché à Montréal. Je ne m’imagine pas aller vivre ailleurs. Juste d’imaginer de quitter son pays, ses racines, sa culture, ça me fait peur. J’admire ceux qui le font et j’ai une immense sympathie pour ceux qui ne le font pas par choix, comme les réfugiés.

En réfléchissant à cette notion, j’ai voulu explorer cette idée de rêve américain. Dans le dernier accord de la Neuvième de Dvorak, qui était au programme du même concert, il y a une espèce d’espoir. Il est allé aux États-Unis au moment où l’on voyait cela comme le Nouveau monde, où tous les espoirs étaient possibles.

Moi qui suis né en Amérique du Nord, je n’ai pas du tout cette perception. Je me suis dit que j’essayerais de faire une sorte de poème symphonique, pas qui raconte une histoire, mais qui part d’une idée et des perspectives qu’elle peut amener. J’ai pris l’accord de Dvorak et je l’ai mis au début. Je le martèle. Un peu comme si on enfonçait ce rêve américain dans le fond de la gorge et qu’on nous obligeait à y croire.

De cet accord qui devait être plein d’espoir, je fais presque une torture. Je le prends comme matière première pour voir pourquoi le rêve a viré au cauchemar. Je voulais aussi avoir un point de vue Québécois et je suis allé chercher une autre matière sonore, la chanson Un Canadien errant. C’est à partir de là qu’est venue l’idée du titre Exil intérieur. »

Caroline Rodgers : « Entendons-nous des citations de cette chanson dans ta pièce? Car si on n’est pas prévenu, cela n’est pas évident de la reconnaître avec seulement une ou deux auditions »

Éric Champagne : « La citation n’est pas très claire, sauf à un endroit. Il y a trois endroits où j’ai pris le Canadien errant comme matière musicale, mais très transformée. Dans la section centrale, cela devient de gros accords très intenses à l’orchestre, les cloches sonnent, on entend des notes du thème, mais sans les répétitions.

J’y vais aussi dans tous les sens avec cette idée de Canadien errant, je me suis demandé, où est-ce qu’on s’en va, nous, comme Québécois? J’ai l’impression qu’on est un peu exilés chez nous, au Québec. De notre point de vue, le rêve américain est un peu une promesse déchue mais on est encore là, on essaie de survivre et de trouver un sens à notre société. Cela dit, mon programme m’a servi pour écrire la pièce, mais ce n’est pas quelque chose que j’impose aux auditeurs. »

Caroline Rodgers : « Comment as-tu trouvé la réaction du public à l’audition de ta pièce? »

Éric Champagne : « J’ai vraiment été soufflé par la réception, à Cologne. C’est un public très versé en musique contemporaine. Stockhausen vient de Cologne et je pense que pour eux, la musique contemporaine est une musique d’avant-garde. Je suis très conscient que mon esthétique n’est pas d’avant-garde. Sachant cela, j’avais peur du public de Cologne, mais en même temps, ils ne me connaissent pas. Ce n’est donc pas un public de « chapelle ». Qu’ils aient apprécié à ce point ma pièce m’a vraiment impressionné. Quand la pièce s’est terminée, avec le petit accord au célesta, il y a eu un silence profond, on sentait que le public était dans l’esprit de la pièce. Le premier « clap » de mains est venu avec un « Bravo! » et là, il y a eu la puissance des applaudissements.

Qu’un public aussi exigeant ait aimé ma pièce, ça m’a jeté par terre. À la pause, je signais des autographes, j’étais un peu gêné.

Je suis plus mélodique que bien des compositeurs contemporains. Je m’intéresse à la consonance, sans nécessairement être un compositeur tonal. Sur Ludwig van Montréal, j’ai lu la critique de Julien Bilodeau de The Exterminating Angel, l’opéra de Thomas Adès, et il l’a qualifié de « postmoderne sans complexe » et j’aime beaucoup cette expression. Surtout le « sans complexe ». J’aurais envie de me donner cette étiquette.

Les premiers postmodernes, au Québec, comme Claude Vivier, abordaient un retour à la mélodie et à la consonance, mais ils avaient presque l’air de s’en excuser, en même temps. Je ne sais pas si c’est générationnel, ou un signe des temps, mais moi je fais ce que je veux et je ne m’en excuse pas. »

Caroline Rodgers : « Qu’est-ce qui s’en vient pour toi, comme compositeur? »

Éric Champagne : « J’ai des commandes importantes d’orchestres symphoniques et en musique de chambre. L’Orchestre philharmonique des jeunes de Montréal fera la création de ma nouvelle pièce La nuit la plus longue le 16 décembre, et j’aurai trois créations au printemps pour conclure ma résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. En ce moment, je travaille sur un petit concerto pour clarinette et orchestre à vent qui sera créé par André Moisan et l’Harmonie de Laval en juin 2018. »

Caroline Rodgers : « Question clichée, comment t’es-tu intéressé à la musique? »

Éric Champagne : « Je suis le seul à être allé en art et en musique dans ma famille. Il n’y a pas d’autres musiciens. C’est à l’école que j’ai découvert la musique, et par moi-même que j’ai décidé d’aller au concert et d’acheter des disques.

J’ai plus l’impression d’être un artisan, d’être dans l’artisanat de la musique, dans le sens qu’au début, j’ai vraiment appris en autodidacte. Plus tard, bien sûr, j’ai étudié l’harmonie et le contrepoint à l’université, mais j’ai encore l’impression d’être quelqu’un qui trouve un morceau de bois et qui sculpte quelque chose avec.

En même temps, je me sens choyé que l’on joue ma musique. Pour qu’elle existe, j’ai besoin des musiciens. À Cologne, après le concert, les musiciens me disaient bravo et je leur disais « bravo à vous, car sans vous, ma musique n’existerait pas. »

Éric Champagne au Rijksmuseum d'Amsterdam, avec son nouvel ami. (Crédit: Caroline Rodgers)
Éric Champagne au Rijksmuseum d’Amsterdam, avec son nouvel ami. (Crédit: Caroline Rodgers)

Notre après-midi se conclut par une visite à la boutique de souvenirs du musée. À travers les gadgets habituels, nous découvrons que Playmobil a créé deux personnages jouet à l’image des acteurs de la Ronde de nuit, et qu’il en existe même une version géante. Toujours à l’affût d’une occasion de rire, Éric ne se fait pas prier pour prendre la pose avec la digne statue de plastique. Nous achetons quelques souvenirs, nous promettant bien de revenir un jour à Amsterdam.

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