CRITIQUE | Philippe Jaroussky : un Händel d’or et surtout de soie

Par Frédéric Cardin le 7 novembre 2017

 

Philippe Jaroussky, The Händel album, sous étiquette Erato/Warner Classics
Philippe Jaroussky, The Händel album, sous étiquette Erato/Warner Classics

Philippe Jaroussky, c’est l’homme à la voix de soie. Le contreténor français vient de faire paraître The Händel Album, où il nous fait découvrir des airs d’opéra méconnus, mais splendides, de Händel, celui qu’il aime appeler la « machine à tubes ».

Sur The Händel Album, point de Lascia ch’io pianga ou d’Ombra mai fu, les deux airs les plus populaires du compositeur en ce début de 21e siècle, et pourtant, on ne s’ennuie pas une seule minute. On se rend compte, depuis une quinzaine d’années, que tous les opéras de Händel, peu importe leur succès initial (souvent correct, sans plus), recèlent des trésors mélodiques archiséduisants. C’est donc à un voyage de découvertes händéliennes auquel nous convie l’artiste français.

On développe vite l’envie de bien mieux connaître des opéras comme Riccardo Primo, re d’Inghilterra; Ezio; Tolomeo, re d’Egitto; Amadi di Gaula ou Flavio, re di Longobardi. Et c’est entièrement la faute de Jaroussky, qui flotte sur ces partitions avec une généreuse suavité et une élégance augustement distinguée.

On remarquera le souffle de Jaroussky, qui s’encombre rarement d’aspérités apparentes dues à la respiration. On est touché par cette facilité à construire des phrases musicales qui semblent s’insinuer en nous comme si elles s’épanouissaient dans notre esprit de façon purement organique, plutôt que d’être vulgairement transportées par des ondes sonores créées par des cordes vocales humaines. Il y a une sorte d’enchantement dans cette voix qui sait si bien nous transporter et nous élever au-dessus de tout.

La virtuosité de Jaroussky est impeccable, et on aime l’entendre papillonner sur les bourrasques musicales de Händel (ou de tout autre compositeur de l’époque), mais ce n’est pas sur ces effets qu’il mise ici. Les extraits choisis sont pour la plupart caractérisés par une économie de voltige. Mais une économie supportant, a contrario, un maximum d’émotions subtiles et sublimes.

Il y a bien quelques plages aux tempos vifs et acérés, comme ce brillant Agitato da fiere tempeste, extrait de Riccardo Primo (un opéra qui met en vedette le célèbre Richard Cœur-de-Lion), mais, pour la majorité du programme construit par le contreténor, les affects sont ceux de la mélancolie, d’une tendresse désirée sans être toujours retournée, d’un amour languissant, réciproque ou pas, ou encore d’une volupté qui meurt de ne pouvoir s’épanouir.

C’est dans ce magnifique spleen avant l’heure, version germano-anglaise baroque, que nous fait plonger Philippe Jaroussky. Cette voix onctueuse, vibrante de lumière, mais habilement tempérée par le velouté d’une enveloppe délicatement perlée peut être resplendissante de lumineuses dorures dans les triples saltos des passages ultra-turbulents. Ici, cependant, l’or fait place à la soie, tant par la finesse de l’interprétation que par la grande délicatesse de ces partitions admirables.

Jaroussky, qui plus est, est homme de son temps : il dirige l’ensemble Artaserse du haut de son podium de soliste vocal. On connaissait déjà les pianistes et/ou clavecinistes menant la direction, les violonistes aussi, mais depuis quelques années, les chanteurs s’y mettent.

Et pourquoi pas? Ça fonctionne et, qui plus est, quand on y pense, un chanteur est bien plus libre de ses mains que n’importe quel autre musicien pour battre la mesure!

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