
Après deux concerts donnés par l’OSM vendredi et samedi, le Festival de Lanaudière se poursuivait dimanche après-midi avec la Cappella mediterranea et Leonardo García-Alarcón, de retour après une absence involontaire l’été dernier. En 2023, leur présentation d’Orfeo de Monteverdi avait récolté des louanges de toutes parts : ils poursuivaient hier sur la même lancée en offrant cette fois L’Incoronazione de Poppea (Le couronnement de Poppée) du même compositeur.
Les instrumentistes et l’excellente distribution de chanteurs·euses ont offert une fois de plus une interprétation d’une grande maîtrise et d’un grand raffinement musical, que le public présent a écouté avec concentration malgré la pluie abondante et les interférences sonores involontaires. (L’absence de liste pour prévenir les techniciens de son des ouvertures et fermetures de micros à effectuer les plaçait en position de réaction plutôt que d’anticipation, ce qui a mené à des micros ouverts tardivement … et à des micros restés allumés dans les loges, d’où on a pu entendre à deux reprises des artistes se réchauffant pour leur prochaine entrée.)
Inutile de préciser que tous·tes les exécutant·e·s maîtrisent le style baroque italien, employant tous les paramètres spécifiques à l’interprétation de cette musique avec discernement et savoir faire. Les changements rapides d’Affekt (émotions) étaient presque étourdissants de virtuosité.
Malgré une annonce pré-concert prévenant qu’elle se remettait d’une affectation de la voix, Sophie Junker (Poppée) a fait preuve d’un contrôle entièrement maîtrisé, offrant des pianissimos d’une délicatesse époustouflante. Mariana Flores, quant à elle, prêtait sa voix charnelle à une Ottavia aux réactions féroces et à l’appétit de vengeance aiguisé. L’une de trois artistes vocaux aussi présents en 2023, Flores brûle les planches chaque fois qu’elle apparaît, autant par son jeu intense que par ses qualités vocales.
Le rôle de Néron, parfois confié à une alto, est ici chanté par le contre-ténor Nicoló Balducci, dont les aigus ciblés comme des rayons laser soulignent le caractère d’acier de l’empereur. Le timbre du deuxième contre-ténor Christopher Lowrey est plus diffus, ce qui heureusement convient à son personnage Othon, dont l’amour éperdu est rejeté par Poppée. Drusilla, qui s’offre comme alternative et à qui sera accordé de le suivre en exil, profite du timbre doux et soyeux de Lucía Martín Cartón.
Le ténor aigu Samuel Boden incarnait avec humour (et perruques affreuses) les nourrices et confidantes des deux rivales. Il serait intéressant d’entendre sa voix aux qualités indéniables dans des rôles plus sérieux (et sans l’appui de sa tablette). Edward Grint, plus basse que baryton, donnait voix à la sagesse profonde (littéralement) du philosophe Sénèque. La symétrie du tableau de sa mort représente-t-elle la mort de l’équilibre et du jugement bien pesé? Il ne s’agirait pas là du seul moment évoquant un parallèle inconfortable avec l’état du monde moderne …
Leonardo García-Alarcón est un spécialiste du baroque italien et des pratiques du basso continuo. Pour Poppea, cet intérêt spécifique s’est manifesté par un groupe de continuo particulièrement élaboré, présentant une luxuriance d’instruments comme on n’en voit jamais : quatre instruments à claviers (deux clavecins et deux orgues, joués par trois joueurs dont le chef), une viole de gambe, un violoncelle, une contrebasse, et une abondance remarquable d’instruments à cordes pincées, soit une harpe et deux instrumentistes se partageant un théorbe, un archiluth, un luth et des guitares baroques. Les instruments mélodiques étaient quant à eux restreints à deux flûtes à bec et deux cornets à bouquin, répartis en trois joueurs, et deux violons. (Notons qu’un désistement pour cause de tendinite, la hantise des violonistes, a mené au recrutement de dernière minute de Pascale Giguère. Connue en tant que pilier des Violons du Roy, la violoniste originaire de Joliette s’est intégrée à la formation invitée avec la présence d’esprit et la compétence qu’on lui connaît.)

Je suis une adepte enthousiaste de l’inclusion des instruments à cordes pincées autres que le clavecin dans un continuo, mais dans le cas présent, c’était trop d’une bonne chose. Le mordant des attaques pincées mangeait le texte des chanteurs·euses : cela devenait particulièrement problématique lors des passages en battements répétés chez les guitares. L’amplification d’appoint trop généreuse pour le clavecin et les guitares ne faisait rien pour arranger les choses.
Il s’agissait d’un répertoire hautement spécialisé présenté dans des circonstances météorologiques défavorables, mais le public s’est laissé envoûter par la proposition artistique et en a salué l’exécution avec un enthousiasme chaleureux. Quelques irréductibles en ponchos imperméables jaunes sur la pelouse ont même bravement tenu tête aux intempéries pendant les 2 h 45 qu’a duré la représentation!
L’inconfort en valait la peine : la portion états-unienne de la tournée de Cappella Mediterranea ayant été annulée (certains visas leur ont été refusés, une situation déplorable mais de plus en plus fréquente), la présence du groupe dans Lanaudière en devient plus sélecte. Mardi soir, six chanteurs·euses et les instrumentistes de la Cappella présentent un deuxième concert, une sélection d’airs, de madrigaux et de pièces instrumentales de Monteverdi rassemblée sous le titre Les sept péchés capitaux, avant de prendre la route de Toronto pour reprendre L’Incoronazione di Poppea en ouverture du festival Toronto Music Summer.
MONTEVERDI ET LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX, LE 8 JUILLET, 19 H 30, ÉGLISE DE SAINT-JACQUES DÉTAILS ET BILLETS
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