GRANDE ENTREVUE | Serhiy Salov: 2022, bilan d'une année pas comme les autres

Par Caroline Rodgers le 29 décembre 2022

Serhiy Salov, pianiste. (Photo: Louis Godbout)
Serhiy Salov, pianiste. (Photo: Anne-Marie Baribeau)

Pour Serhiy Salov, 2022 n’a pas été une année comme les autres. En effet, l’invasion russe de l’Ukraine a eu des conséquences à plusieurs égards pour le pianiste québécois d’origine ukrainienne, installé ici depuis bientôt vingt ans. Bilan d’une année où la musique a pris des accents politiques. 

Serhiy Salov est venu vivre au Québec après sa victoire au Concours musical international de Montréal, en 2004. Cela fait donc 18 ans.

« C’est la plus longue période de ma vie que j’ai passée à un même endroit », dit le pianiste. À quinze ans, il quittait l’Ukraine, déjà indépendante de l’ex-URSS depuis trois ans, pour poursuivre ses études en Allemagne, puis au Royaume-Uni, avant de s’établir en Alsace pour quelques années. C’est sa victoire au CMIM qui l’a convaincu de s’installer de notre côté de l’Atlantique.

Rétrospective de 2022

Si la guerre en Ukraine est moins présente dans les médias qu’en début d’année, elle fait toujours rage, une situation qui affecte le pianiste. Bien que sa famille immédiate, notamment sa mère, soit ici avec lui, il a encore de la parenté dans son pays natal.

Pour lui, l’invasion russe du 24 février n’était pas vraiment une surprise.

« Chaque Ukrainien et chaque passionné de l’actualité politique mondiale était comme en suspens, depuis un certain temps. Une minute, on y croyait, une minute plus tard, on n’y croyait pas. J’étais dans un état de détresse et d’espoir en même temps. Quand c’est arrivé le 24 février, je n’ai pas dormi de la nuit. Depuis ce temps, à toutes les deux nuits, j’ai des cauchemars. Imaginez le quotidien des gens qui vivent cette guerre. Personnellement, je considère que nous vivons une époque d’importance incroyable. Toute ma vie, j’ai cru que je n’aurais jamais à être témoin d’une sorte de retour dans les années 40, sauf que cette fois-ci, c’est un peuple très proche qui détruit des gens qui parlent la même langue, c’est inconcevable. Il y a d’ailleurs un nouveau terme apparu en 2022, le ruscism. » [NDLR: nouveau mot qui combine les termes « russe » et « fascisme »]

Dès le lendemain de l’invasion, Serhiy Salov manifestait devant le Consulat général de la Russie à Montréal, sur l’avenue du Musée.

« Je croyais que j’allais y croiser une foule d’Ukrainiens, de Québécois, de Russes. Il n’y avait qu’un seul protestataire. À la fin de la journée, nous étions six. »

Au cours des semaines qui ont suivi, la communauté ukrainienne canadienne s’est mobilisée, et le milieu musical a réagi à sa façon, ici et ailleurs, notamment en boycottant ou en « désinvitant » certains artistes très connus. Au Québec, on a vu l’Orchestre symphonique de Montréal annuler la présence du jeune pianiste russe Alexander Malofeev, en mars, une décision qui n’a pas fait l’unanimité.

Qu’en pense Serhiy Salov?

« Il faut nuancer, dit-il. Il y avait un très petit groupe d’artistes qui ont farouchement appuyé Poutine au cours de la dernière décennie. On parle principalement de Valery Gergiev, d’Anna Netrebko et de Denis Matsuev, et des gens qui gravitent de près autour de ces trois personnes, qui ont tout de suite été rayés un peu partout, et avec justice. Quand aux autres, on ne les a pas annulés tout simplement, mais on leur a demandé de se prononcer. La réponse a été le mutisme, et le mutisme, ça ne va pas. Je vais citer le président Zelensky, dont je ne suis pas particulièrement fan, mais qui a raison là-dessus: quand le mal atteint une telle ampleur, l’art et le sport ne peuvent pas demeurer silencieux. En ce qui concerne le pianiste russe qui devait jouer à l’OSM, il aurait dû, de lui même, annoncer son désistement, sans rien dire de plus. »

Au cours de l’année, Serhiy Salov a participé à plusieurs concerts bénéfice. Il a aussi mis sur pied son propre projet philanthropique. Pendant un mois, il a joué devant la maison Alcan, rue Sherbrooke, pour recueillir des fonds dans le but d’acheter des garrots pour stopper les hémorragies.

« J’ai fait des recherches et j’ai constaté qu’il y avait un manque de ce côté. Un garrot de qualité coûte cher, c’est environ trente dollars. Mais ça sauve une vie. »

En juin, il a donc donné des récital d’une heure par jour, du lundi au vendredi. Les passants étaient incités à commander les garrots. Avec les dons du public, quelques centaines de garrots ont été acheminés en Ukraine.

« Tous ces événements ont un peu éclipsé la musique pour moi, mais pas complètement, car je pense dédier encore plusieurs projets à l’Ukraine. Par ceci, je n’entends pas seulement la participation aux concerts-bénéfice. Je pense à créer une pièce qui combinera des Préludes de Bach ainsi qu’un air de la Passion selon saint Mathieu, intercalés avec mes improvisations, pour faire une sorte d’hommage ou de requiem pour Marioupol. De tous les événements de cette guerre, c’est la chute de Marioupol et les milliers de morts en cette ville qui m’ont le plus marqué. Pour moi c’est la plus grande tragédie de cette guerre. Ces pièces de Bach sont tragiques et donnent aussi de l’espoir. »

Un concert commémorant l’anniversaire de l’invasion, le 24 février, et dont les détails sont encore à préciser, est en préparation. Depuis peu, Serhiy Salov est représenté par l’Agence LM Opéra de Leila Marie Chalfoun, qui collabore également à l’organisation de ce projet.

 

Serhiy Salov, pianiste, et Nicolas Ellis, chef d'orchestre, avec l'Orchestre Métropolitain, le 27 février 2022. (Photo: Tam Lan Truong)
Serhiy Salov, pianiste, et Nicolas Ellis, chef d’orchestre, avec l’Orchestre Métropolitain, le 27 février 2022. (Photo: Tam Lan Truong)

Parmi ses grands moments en 2022, mentionnons sa présence à l’émouvant concert dédié à l’Ukraine, peu de temps avant l’invasion, par l’Orchestre classique de Montréal, ainsi que son remplacement d’André Laplante à quelques jours d’avis comme soliste à l’Orchestre Métropolitain.

Il n’est pas étonnant d’apprendre que l’OM se soit tourné vers lui. Quand on regarde le site internet de Serhiy Salov, le nombre de concertos que le pianiste peut jouer est impressionnant.

« J’en connais autour de 25 », dit-il.

Il précise toutefois avoir besoin de se replonger dans la partition si une demande se présente.

« Le Concerto no 1 de Liszt avec lequel j’ai remplacé André Laplante à l’Orchestre Métropolitain cette année [NDLR: le 27 février] était un de mes très anciens chevaux de bataille, et il ne nécessitait qu’une petite phase de réchauffage. C’est un concerto très virtuose, mais aussi commode pour les mains, et qui n’est pas plein de pièges. Il revient très vite dans les doigts. J’ai passé quelques heures pour me rafraîchir la mémoire, et le lendemain, c’était déjà la répétition avec l’orchestre. »

Cinéma

L’été dernier, le film CODA: la vie en musique, de Claude Lalonde sur un scénario de Louis Godbout, sortait sur nos écrans et tourné à Montréal. Serhiy Salov y double les parties de piano pour l’acteur principal, nul autre que le célèbre Patrick Stewart, qui y joue notamment aux côtés de Katie Holmes et de Giancarlo Esposito. Mais en plus d’entendre le jeu de Serhiy Salov lorsque l’on voit Patrick Stewart au piano, on y voit apparaître Serhiy Salov à la fin du film, alors que le personnage d’Henry Cole, joué par Stewart, va l’entendre jouer.

 

Serhiy Salov, pianiste, soliste invité de l'Orchestre classique de Montréal, salle Pierre-Mercure, 15 février 2021. (Photo: Brent Callis)
Serhiy Salov, pianiste, soliste invité de l’Orchestre classique de Montréal, salle Pierre-Mercure, 15 février 2021. (Photo: Brent Callis)

À venir en 2023

En plus de poursuivre son engagement pacifique pour soutenir l’Ukraine en 2023, Serhiy Salov a déjà quelques concerts et récitals prévus en 2023.

Le 19 février, salle Pierre-Mercure, il donnera un récital de musique de chambre dans le cadre de la série Cartes blanches de Pro Musica, en compagnie du Quatuor Pro Musica. Cet ensemble est formé de Marie Bégin et Abby Walsh au violon, Cynthia Blanchon à l’alto et de Noémie Raymond-Friset au violoncelle.

« À Montréal on entend souvent les mêmes œuvres de musique de chambre, et je n’ai rien contre cela. Mais la directrice artistique de Pro Musica, Irina Krasnyanskaya, m’a demandé d’arriver avec quelque chose qui sort un peu de l’ordinaire. J’ai donc décidé de prendre deux concertos, le Concerto no 1 de Chopin, et le Concerto no 13 de Mozart, pour qu’on les joue dans une version pour piano et quatuor à cordes. De plus, avant chaque concerto, je vais jouer une œuvre qui va transitionner directement dans le concerto. Dans le cas de Mozart, ce sera la Fantaisie en do mineur, et pour Chopin, ce sera la deuxième Ballade. Je vais jouer une passerelle improvisatoire entre les deux. Je me passionne pour l’improvisation et les variantes. »

DÉTAILS ET BILLETS

En mars, il donnera deux concerts à Versailles, et fera partie du jury au Concours international de piano d’Épinal. 

En mai, il sera l’invité de l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo dans le Concerto no 2 de Prokofiev, sous la direction d’Andrei Feher. DÉTAILS

Nous suivront assurément les activités de Serhiy Salov au cours de l’année 2023.

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