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Toronto Montreal

NOUVELLE | Robert Lepage réagit aux critiques de SLAV (et quelques implications à considérer pour la musique classique)

Par Caroline Rodgers le 6 juillet, 2018

Robert Lepage (Crédit: Jocelyn Michel)
Robert Lepage (Crédit: Jocelyn Michel)

Dans la foulée de l’annulation de sa pièce SLAV avec la chanteuse Betty Bonifassi, spectacle qui a provoqué des manifestations et des critiques accusant la production d’appropriation culturelle, Robert Lepage a publié un communiqué pour expliquer sa position dans cette affaire.

Résumé des faits

Le 26 juin dernier, des manifestants se sont présentés devant le Théâtre du Nouveau Monde pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme de l’appropriation culturelle, par le fait que des chants d’esclaves sont présentés, chantés et mis en scène dans un spectacle par des artistes Blancs. Le spectacle était même qualifié d’appropriation raciste par l’organisateur de la manifestation, le chanteur de hip-hop Lucas Charlie Rose. 

Par la suite, le Festival international de Jazz de Montréal, présentateur du spectacle, a d’abord semblé ignorer ces revendications. D’un autre côté, la chanteuse Betty Bonifassi, qui reprend des chants d’esclaves dans ses spectacles depuis des années, s’est bien défendue d’être raciste, affirmant, entre autres, qu’elle « ne voyait pas les couleurs ». Un battage médiatique considérable a suivi ces événements, chacun y allant de sa chronique d’opinion, de part et d’autre d’un débat polarisant qui a également enflammé les médias sociaux.

Opinion de Marilou Craft, militante

L’un des principaux reproches adressés à la production étant que très peu de Noirs en font partie (seulement deux des six choristes étaient des femmes Noires).

Un nouveau développement est survenu lorsque le chanteur américain Moses Sumney s’est retiré du FIJM, publiant une lettre dans laquelle il déclarait ne pas vouloir être associé à un festival qui présentait et cautionnait ce spectacle.

On peut lire la lettre complète de Moses Sumney sur son site tumblr.

Extrait:

There’s nothing wrong with white people wanting to make work about slavery. The way it is executed in this show, however, is appropriative, hegemonic, and neo-imperialistic. (At $60-$90 tickets… I much would have preferred seeing actual black Americans sing their own slave songs.)
Possibly what I find most offensive about this show is the response to the backlash from Betty, the director, and MTL Jazz Festival. It is clear that you are more interested in keeping the show going than actually listening to black people and considering their viewpoints. I am particularly disturbed by the push for colorblindness, as it reveals a lack of knowledge on how racial parity is actually achieved. To quote Betty: “I don’t see colour; to me, it doesn’t exist” and “All cultures and ethnicities suffer the same.” – Moses Sumney

 

Ce n’est qu’après le retrait de Moses Sumney que le FIJM a décidé d’annuler les représentations de SLAV, s’excusant même auprès des communautés noires concernées. Tandis que plusieurs ont applaudi cette décision, d’un autre côté, on l’a dénoncée et elle a été considérée par plusieurs observateurs comme une forme de censure.

Quelles implications en musique classique?

Bien que cette affaire de SLAV ne soit pas directement liée à la musique classique, Ludwig van Montréal a suivi ses développements de près, car nous pensons que dans un avenir rapproché, les enjeux soulevés par ce spectacle risquent également de se retrouver soulevés en musique classique, un milieu qui n’est pas particulièrement exemplaire sur le plan de la diversité. Déjà, la question du sexisme à l’opéra commence à intéresser des metteurs et metteuses en scène, comme en fait foi cet article. 

D’autre part, on sait que certaines productions d’opéra ont déjà été annulées, à l’étranger, à la suite de pressions de groupes divers. Ce fut le cas, entre autres, d’une production annulée de Carmen en Australie, en 2014, provoquée par les pressions du lobby antitabac. On se souviendra aussi de la controverse liée à l’opéra The Death of Klinghoffer, de John Adams, au Metropolitan Opera, en 2014. Dans ce cas, le Met avait refusé d’annuler la production, malgré les pressions de la communauté juive. 

Dans ce contexte, on peut penser que ce phénomène ira en s’amplifiant et que le milieu musical, au lieu de se braquer en disant « qu’on ne peut plus rien faire » doit plutôt réfléchir en amont pour éviter des situations problématiques similaires à celle de SLAV, un fiasco qui aurait pu être évité si les artistes impliqués avaient fait preuve de plus d’ouverture face aux critiques déjà exprimées sur leur démarche, et ce, avant même que les représentations commencent. Toutefois, à la lumière de la lettre de Robert Lepage publiée ci-bas, on comprend qu’il n’est tout simplement pas d’accord avec les principes énoncés par les opposants à SLAV.

Dans le cas de l’esclavage, peut-être que Lepage et Bonifassi auraient pu retenir quelques leçons du spectacle Les Routes de l’esclavage, de Jordi Savall, assez exemplaire à l’égard du respect des descendants des esclaves et de la diversité des artistes impliqués dans le spectacle. En effet, dans Les Routes de l’esclavage, Jordi Savall a voulu faire connaître les chants d’esclaves mais il a emprunté un tout autre chemin que celui des artisans de SLAV. Au lieu de se mettre à l’avant-plan, il a préféré donner toute la place aux chanteurs et musiciens de plusieurs pays dont le passé était relié à l’esclavage, demeurant lui-même en retrait comme simple accompagnateur, avec sa viole de gambe. Certains critiques lui ont d’ailleurs reproché cette approche cautionnée par l’UNESCO, qui parraine la tournée de Jordi Savall, lui-même nommé en 2008 Artiste pour la Paix de cette organisation internationale.

Inscrivant Les Routes de l’esclavage parmi mes coups de cœur de l’année, j’écrivais en décembre dernier  dans mon bilan:

« On dira ce que l’on voudra, ce concert du 14 novembre à la Maison symphonique était exceptionnel. Certes, bon nombre de spectateurs auraient peut-être voulu que Jordi Savall soit davantage qu’un quasi figurant dans ce spectacle où les descendants des esclaves, artistes venus d’Afrique, d’Amérique du Sud ou des États-Unis, étaient les têtes d’affiches. Leurs voix, leurs gestes, leurs émotions si sincères: on ne les oubliera jamais. En particulier la voix extraordinaire de ce jeune chanteur malien qui s’est trouvé à Montréal par hasard, juste au bon moment, alors qu’un autre participant au spectacle n’avait pas reçu à temps son visa. Il a appris qu’il serait du concert seulement la veille au soir. Les quatre chanteurs du quatuor gospel The Fairfield Four, des vrais, des vieux de la vieille, étaient géniaux. Jordi Savall a eu l’intelligence et le bon jugement de comprendre que quand on fait un spectacle sur les esclaves et leurs souffrances, on ne se sert pas de leurs descendants comme de simples faire-valoir, comme s’il étaient des décorations exotiques juste bons à faire diversion à travers un répertoire plus « sérieux ». Il est logique de leur laisser toute la place. C’était donc, à mon avis, une décision et un choix artistique éminemment politiques de la part de Savall que de rester en retrait, quitte à décevoir certaines personnes qui pourront, de toute façon, se rattraper en l’entendant jouer la musique de Tous les matins du monde, en février 2019. En ce qui me concerne, je suis loin d’avoir été déçue. C’était une expérience émouvante et musicalement très valable. Pour paraphraser une célèbre citation concernant la cuisine, il n’y a pas de grande et de petite musique, il n’y en a que de la bonne et de la mauvaise. » – Caroline Rodgers

Texte de Robert Lepage

Je m’adresse à vous aujourd’hui par le biais de ce communiqué pour exprimer mon point de vue et expliquer la position que j’ai adoptée quant à ce qu’il faut bien convenir d’appeler l’affaire SLĀV.

D’emblée, je tiens à préciser que Betty Bonifassi, ses choristes, l’équipe d’Ex Machina et moi-même étions conscients, depuis le début du projet, que le sujet que nous abordions était sensible et qu’il était donc de notre devoir d’agir et de créer ce spectacle de manière respectueuse, réfléchie, informée, honnête et intègre.

Ceci étant dit, il nous est apparu, à mon équipe et moi, que dans l’atmosphère survoltée que notre spectacle avait provoqué, il serait plus sage de garder le silence puisque toute déclaration de notre part n’aurait fait que jeter de l’huile sur le feu.

Pendant que le spectacle tenait l’affiche et parlait de lui-même, nous ne sentions pas le besoin de rajouter quoi que ce soit, ce qui nous a permis d’être à l’écoute des arguments de ceux qui s’opposaient à la tenue de notre spectacle.
Mais maintenant que SLĀV est officiellement muselé, il nous faut bien trouver un autre moyen de dire.

Je préfère laisser aux détracteurs et aux défenseurs du projet le soin de débattre et définir ce qu’est l’appropriation culturelle car il s’agit là d’un problème éminemment complexe que je n’ai pas la prétention de pouvoir résoudre.

Pour moi, la chose la plus navrante que je note, dans la rue comme dans certains médias, c’est l’affligeant discours d’intolérance. Tout ce qui a mené à cette annulation est un coup porté à la liberté d’expression artistique et je considère que mes 40 années d’expérience dans les arts de scène m’autorisent à parler avec légitimité de cet aspect de la question.

Depuis la nuit des temps, la pratique théâtrale repose sur un principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. Ce rituel millénaire exige, le temps d’une représentation, que l’on emprunte à l’autre son allure, sa voix, son accent et même à l’occasion son genre.

À partir du moment où il ne nous est plus permis de nous glisser dans la peau de l’autre, où il nous est interdit de nous reconnaître dans l’autre, le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être.

Au fil de ma carrière il m’est souvent arrivé de consacrer des spectacles entiers à la dénonciation d’injustices subies à travers l’histoire par des groupes culturels spécifiques dont aucuns des acteurs n’étaient issus. Ces spectacles ont été joués partout à travers le monde, devant les publics les plus divers, sans jamais que l’on ne m’accuse d’appropriation culturelle et encore moins de racisme. Bien au contraire. Ces réalisations ont toujours été bien accueillies et ont fait d’Ex Machina l’une des compagnies de théâtre les plus respectées au monde.

Il est bien évident que tout nouveau spectacle comporte son lot de maladresses, de ratés et de mauvais choix. Mais contrairement à plusieurs autres formes d’expressions artistiques le théâtre n’est pas un art figé. Le théâtre est un art vivant, qui permet à une œuvre d’être en constante évolution, en perpétuelle réécriture au contact du public et de ses réactions, et de corriger le tir au fil des représentations.

Cette évolution n’a pas pu se produire dans le cas de SLĀV puisque le spectacle a été annulé après seulement trois représentations.

S’il n’en tenait qu’à moi, le spectacle tiendrait encore l’affiche car je revendiquerai toujours le droit, au théâtre, de parler de tout et de tous.

Sans exception.

Aucune.

Robert Lepage
Metteur en scène

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ENTRETIEN | Jordi Savall: un voyage musical à travers Les Routes de l’esclavage

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Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.
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