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Toronto Montreal

ENTRETIEN | Jordi Savall: un voyage musical à travers Les Routes de l'esclavage

Par Caroline Rodgers le 8 novembre, 2017

Jordi Savall, Les Routes de l'esclavage. (Crédit: Claire Xavier).
Jordi Savall, Les Routes de l’esclavage. (Crédit: Claire Xavier).

Jordi Savall est de retour à Montréal la semaine prochaine avec un autre de ses concerts à forte saveur historique. Après Venise Millénaire, l’an dernier, c’est à l’histoire de l’esclavage qu’il s’intéresse, cette fois. Il s’est entretenu avec Ludwig van Montréal au sujet de son dernier projet, Les Routes de l’esclavage, qui a également fait l’objet d’un volumineux livre-disque en quatre langues publié chez Alia Vox.

LvM : Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’histoire de l’esclavage?

Jordi Savall : « Je me suis intéressé à cette histoire sous sa forme musicale, à partir du moment où j’ai découvert des pièces religieuses de l’époque baroque et de la Renaissance, qui étaient des chants d’esclaves incorporés dans la liturgie chrétienne. C’étaient des chants de personnes d’origine africaine qui parlaient de leur condition d’esclaves. Ils m’ont intéressé par leur grande richesse musicale et leur variété. Je me suis dit que ce serait intéressant de mieux connaître l’aspect musical de cette terrible histoire. J’ai aussi voulu donner une voix aux descendants de ces esclaves et aux musiques qui ont été portées dans ces voyages forcés. Elles ont été conservées surtout par tradition orale, et ont donné naissance aux musiques de métissage comme les musiques du Brésil, des Caraïbes, du Mexique et de Cuba. »

LvM : Les musiques des esclaves ont donc influencé les musiques locales des pays où ils étaient emmenés.

Jordi Savall : « Bien sûr. On avait tout enlevé à ces gens. Ils n’étaient pas des êtres libres, ils n’avaient aucune chance. La seule chose qu’ils ont gardé précieusement, c’était leur musique. C’était le seul espace de liberté qu’il leur restait. Grâce à la musique, quand ils chantaient ensemble, ils participaient à quelque chose de fort et d’énergique. Ils conservaient l’espoir, ils se souvenaient de leurs origines et de leurs ancêtres. C’est pour cela qu’à la moindre occasion, même en travaillant, ils chantaient, parce que chanter leur donnait de la joie et de l’espoir. La plupart de ces musiques, à l’origine, étaient chantées. Des instruments ont été ajoutés après selon les possibilités que l’on avait. Certains propriétaires d’esclaves étaient très stricts. D’autres, plus tolérants, savaient que si les esclaves pouvaient faire de la musique, ils seraient plus enclins à collaborer. »

 

Jordi Savall sera entouré de musiciens et chanteurs de plusieurs pays pour son concert Les Routes de l'esclavage. (Crédit: Claire Xavier).
Jordi Savall sera entouré de musiciens et chanteurs de plusieurs pays pour son concert Les Routes de l’esclavage. (Crédit: Claire Xavier).

LvM : À quels pays et moments spécifiques de l’histoire vous êtes-vous intéressé pour ce projet?

Jordi Savall : « Nous avons commencé notre travail par la première chronique de 1444, qui relate la première expédition portugaise importante, qui a permis de ramener 250 esclaves de l’Angola au Portugal. Cette chronique explique tout ce qui s’est passé en détails : comment les soldats et les matelots sont entrés dans les villages, comment ils tuaient les vieillards et les enfants, comment ils procédaient pour capturer les gens et les emmener sur les bateaux, et à quel point les captifs étaient désespérés. Les frères étaient séparés de leurs sœurs, les enfants de leurs parents. C’est une chronique très humaine. Tout le projet musical est une combinaison de ces textes puisés de 1444 à 1950. Il repose sur sur deux aspects : d’une part, sur la force de la musique qui nous permet de voyager dans l’histoire et de suivre comment l’esclavage a été vécu par ces gens du Mali, de Madagascar, du Brésil, et d’autre part, sur la mémoire historique de ces textes témoins du temps.

Le programme que nous présenterons à Montréal et à New York est différent du livre-disque, car nous y ajoutons des éléments qui concernent l’Amérique du Nord : un texte de Thomas Jefferson, des extraits de La Case de l’Oncle Tom, et des textes d’Abraham Lincoln. Ça finit avec un très beau texte de Martin Luther King, dans lequel il défend l’idée que les descendants des esclaves devraient avoir une compensation. C’est une histoire qui est toujours actuelle. Dans les endroits marqués par l’esclavage, aujourd’hui, le racisme est très fort. De plus, il y a encore 30 millions de personnes qui vivent des conditions d’esclavage, dans le monde. Nous sommes en partie responsables de cela, car quand nous achetons une chemise fabriquée dans certains pays, nous pouvons être certains qu’elle a été fabriquée par des femmes ou des enfants vivant dans des conditions inhumaines. »

LvM : Votre concert présentera-t-il, comme pour le concert Venise Millénaire de l’an dernier, des chanteurs et musiciens de plusieurs pays?

Jordi Savall : « Nous avons des chanteurs du Mali, de Madagascar, du Maroc, du Brésil, d’Argentine, de Colombie et du Mexique. On a aussi un très beau chœur de gospel américain qui s’appelle The Fairfield Four. J’ai choisi des chants d’esclaves qui étaient très populaires au XIXe siècle, et des negro spirituals. Ce qui est intéressant dans ce concert, c’est aussi que nous avons des chants traditionnels qui existent depuis des siècles, où les chanteurs improvisent et ornementent. De plus, le petit chœur de trois chanteuses qui nous accompagne ne fait pas que chanter, elles dansent aussi. C’est très beau de voir comment ces peuples vivent la musique de manière intégrale. Ils s’expriment avec le chant mais aussi leur corps et leurs gestes. »

Pour ce concert, Jordi Savall sera aussi entouré de l’ensemble Tembembe Ensamble Continuo (Mexique), de l’acteur québécois d’origine haïtienne Fayolle Jean, qui agira comme récitant, et de ses partenaires habituels, Hespèrion XXI et La Capella Reial de Catalunya. Ce programme reçoit le patronage de l’UNESCO.

Jordi Savall, Les Routes de l’esclavage, mardi 14 novembre, 20 h, Maison symphonique.

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Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.
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