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CRITIQUE | Les Troyens: Ô Lumière de Troie

Par Dominique Joucken le 16 décembre, 2017

Les Troyens, avec Joyce DiDonato, Michael Spyres, Marie-Nicole Lemieux, sous la direction de John Nelson.
Les Troyens, avec Joyce DiDonato, Michael Spyres, Marie-Nicole Lemieux, sous la direction de John Nelson.

Chef-d’œuvre absolu du XIXe siècle, Les Troyens ont dû pourtant traverser un invraisemblable purgatoire. Si la partition est achevée dès 1858, Berlioz réalise rapidement qu’il doit abandonner les démarches auprès de l’Opéra en vue de faire représenter son dernier-né. À contrecœur et profondément démoralisé, il finira par accepter la proposition de Carvalho de couper l’œuvre en deux.

Les actes I et II deviendront La chute de Troie, les actes III à V étant rebaptisés Les Troyens à Carthage. Seuls ces derniers seront montés en 1863, au Théâtre Lyrique que dirige Carvalho, dans des conditions précaires, avec un compositeur désespéré de voir son opéra ainsi défiguré.  « O ma Cassandre, O mon héroïque vierge ! Il me faut donc m’y résoudre : je ne t’entendrai jamais. »

Il faudra attendre 1890 pour que l’opéra soit joué intégralement à Karlsruhe (mais en deux soirées et en allemand). Pour tenir une exécution intégrale en français et en un soir, rendez-vous en 1957, avec les représentations de Londres sous la baguette de Rafael Kubelik, soit presque cent ans après la composition de l’ouvrage et 88 ans après la mort du compositeur.

La discographie suivra le même chemin de croix : Le premier enregistrement date de 1969, avec Colin Davis à la barre, puis 25 ans de silence, jusqu’à ce que Charles Dutoit apporte sa contribution en 1994, à la tête des forces de Montréal, puis à nouveau Colin Davis à Londres en 2000. C’est peu, pour un tel monument. La vidéographie complète un peu le propos, avec 5 versions (Levine, Cambreling, Gardiner, Pappano et Gergiev).

La récolte est mince, mais de qualité.  Cet enregistrement réalisé « live » à Strasbourg en avril 2017 se heurte donc à une concurrence de haut vol. Le rôle de Cassandre est un bel exemple. Entre la splendeur sonore de Deborah Voigt (Dutoit) et l’incandescence scénique d’Anna-Caterina Antonacci (Gardiner), difficile pour Marie-Nicole Lemieux d’exister. Les moyens vocaux sont là, en quantité, le timbre est plein et pulpeux, mais la tension du concert est palpable.

Confrontée aux ruptures de registre voulues par Berlioz pour enrichir son langage, la mezzo est poussée dans ses retranchements. « Malheureux peuple »  montre des limites, le son n’est pas toujours beau, le vibrato dérape par moment. Le duo avec Chorèbe la trouve plus stable, et elle termine l’acte nettement plus à l’aise. La prononciation française est exemplaire, et l’investissement dramatique ne peut être mis en doute. Sans doute faudra-t-il attendre quelques années avant que le rôle ne soit pleinement maîtrisé et mûri.

Aucun problème technique, en revanche, pour la Didon de Joyce Di Donato. Toutes les  notes sont là, glorieusement chantées, avec un legato souverain, une beauté de chaque instant, un souffle qui semble inépuisable. La langue est ciselée, tant les voyelles que les consonnes.  Cependant, sans vouloir passer pour un Philistin, on s’interroge sur l’idée de confier un personnage aussi tragique à une belcantiste. Tout est trop beau, et on peine parfois à être touché. Le final, par exemple, manque de cette fêlure, cette douleur digne qu’ont pu rendre les toutes grandes titulaires.

Si les deux dames peuvent être discutées, pour des raisons différentes, il n’y a aucun débat autour de l’Enée de Michael Spyres.  Il écrase tout simplement la totalité de la concurrence.

Dans une partie qui demande à la fois endurance, style et vaillance, souvent délicatement intriqués, il affiche une aisance insolente.

Depuis son entré jusqu’à son duo final avec Didon, l’Américain adapte sa voix caméléon qui, en plus d’être suprêmement belle, sait se transformer à loisir, tantôt claironnante, tantôt caressante, elle nous donne à voir le héros en armure quittant Troie en flammes aussi bien que l’amant déchiré qui veut asperger les genoux de son aimée « de ses larmes brûlantes ». Et tout ça dans un français qui pourrait en remontrer à bien des natifs.

Sans prétendre à de tels sommets, le Chorèbe sobre et intense de Stéphane Degout, le Narbal aux bases solides de Nicolas Courjal, l’Anna pleine de sollicitude d’Hanna Hipp constituent des atouts du coffret. Les trois choeurs (opéra de Strasbourg, philharmonique de Strasbourg, Karlsruhe) sont investis et clairs , sans plus. On remonte dans la catégorie « exceptionnel » avec Stanislas de Barbeyrac et  Cyrille Dubois, en Hylas et Iopas. Deux voix jeunes, mais déjà pleinement maîtrisées. « O blonde Cérès » allie précision et lyrisme, tandis que « Vallon sonore » propulse l’auditeur au 7e ciel de l’opéra.

Un mot enfin sur la direction de John Nelson. Sa conception ultra-romantique séduit. Autant Charles Dutoit ou John Eliot Gardiner avaient une vision classique des Troyens, les inscrivant dans une filiation directe avec Gluck et Spontini, autant l’Américain perçoit l’opéra comme l’apogée d’une carrière de Berlioz qui a consisté à dynamiter toutes les conventions.

Dès lors, dans cette perspective d’hyperexpressivité, chaque détail instrumental doit être chargé d’émotions, véhiculer un maximum d’idées et d’affect.

L’Orchestre philharmonique de Strasbourg répond au quart de tour, et se donne avec délices. Chauffés à blanc, les instrumentistes dispensent à pleines mains les couleurs dont Berlioz use et abuse : la gradation subtile des cordes dans le duo Cassandre/Chorèbe, les charges de cuivre dans la « Chasse royale », les vagues de bois dans le septuor du IV. La liste est infinie.

Au final, un nouvel enregistrement qui est le bienvenu, et qui malgré ses (relatives) faiblesses, est à connaître par tous les amateurs d’opéra. Parce qu’il défend brillamment une œuvre trop peu connue. Et parce que son Enée est déjà entré dans la légende du chant.

Hector Berlioz (1803-1869)

Les Troyens, opéra en 5 actes sur un livret du compositeur

Marie-Nicole Lemieux (Cassandre) – Stéphane Degout (Chorèbe) – Michael Spyres (Enée)- Joyce Di Donato (Didon) – Nicolas Courjal (Narbal) –Marianne Crebassa (Ascagne)- Hanna Hipp (Anna) –Cyrille Dubois(Iopas) – Stanislas de Barbeyrac (Hylas)

Chœur de l’opéra de Strasbourg

Chœur philharmonique de Strasbourg

Badischer Staatsopernchor Karlsruhe

Orchestre philharmonique de Strasbourg

Dir. : John Nelson

4 CD (+ 1 DVD) Erato 0190295762209, 3h54’

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Dominique Joucken

Dominique Joucken

Dominique Joucken détient une maîtrise en droit et une maîtrise en journalisme de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Il s’est intéressé à la musique classique pour la première fois à 13 ans. Un séjour Erasmus de six mois à Vienne, pendant ses études, scelle définitivement son amour pour la musique et il devient, avec les années, un mélomane plus qu’averti, collaborant depuis 2007 au prestigieux magazine Classica, au webzine lyrique Forum Opéra depuis 2013, et au Monnaie magazine, la revue de l’Opéra de Bruxelles, depuis 2016. Dominique se spécialise en musique vocale et en opéra mais il est passionné par tous les genres musicaux, avec un faible particulier pour le répertoire français.
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Dominique Joucken

Dominique Joucken détient une maîtrise en droit et une maîtrise en journalisme de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Il s’est intéressé à la musique classique pour la première fois à 13 ans. Un séjour Erasmus de six mois à Vienne, pendant ses études, scelle définitivement son amour pour la musique et il devient, avec les années, un mélomane plus qu’averti, collaborant depuis 2007 au prestigieux magazine Classica, au webzine lyrique Forum Opéra depuis 2013, et au Monnaie magazine, la revue de l’Opéra de Bruxelles, depuis 2016. Dominique se spécialise en musique vocale et en opéra mais il est passionné par tous les genres musicaux, avec un faible particulier pour le répertoire français.
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