
Le chemin le plus court du point A au point B est peut-être mathématiquement la ligne droite, mais il serait absurde de tenter l’ascension d’une montagne en l’abordant en ligne droite. Lorsque la musicienne québécoise Vanessa Chartrand est montée sur le podium devant l’Orchestre symphonique de Berlin (Berliner Symphoniker) le 12 avril dernier, elle atteignait un sommet métaphorique auquel aspirent des musicien·ne·s du monde entier, celui de se produire à la légendaire Philharmonie de Berlin. Ce podium ne s’est laissé conquérir qu’au terme d’un parcours comportant plusieurs étapes et changements apparents de direction.
Formation
Née à Québec et déménagée à Montréal à l’âge de six ans, Vanessa Chartrand fréquente une école Waldorf puis l’école secondaire Joseph-François-Perrault, où elle progresse dans l’apprentissage du violoncelle. Elle entreprend un baccalauréat en musique à l’université McGill, au cours duquel elle mène de front le perfectionnement de deux instruments, soit le chant d’opéra et le violoncelle baroque. La découverte de la viole de gambe lui apparaît comme une révélation : poursuivant ses études à la maîtrise à la même institution, elle choisit de se concentrer sur cet instrument. Peu de temps avant son examen final, cependant, elle part pour Düsseldorf, en Allemagne, (où, incidemment, elle a comme collègue d’études Clements Schuldt, l’actuel directeur musical de l’Orchestre symphonique de Québec), opérant du même coup un retour au chant d’opéra. L’effervescence du monde de la musique contemporaine à Berlin l’attire ensuite dans cette ville, où elle est maintenant établie depuis dix ans. Considérant comme une « chance merveilleuse d’être à Berlin », elle y est active comme compositrice, cheffe d’orchestre, militante féministe et entrepreneure.
La direction d’orchestre lui permet de réunir les compétences acquises dans ses explorations instrumentales précédentes : « Quand je suis arrivée à la direction d’orchestre, la juxtaposition des parties que j’avais tenues au continuo et au chant est devenue super claire, » se souvient-elle.
Son développement comme cheffe d’orchestre s’est fait sous des auspices favorables : elle a eu la chance d’avoir comme mentor Vladimir Jurowski, le chef de l’Orchestre de la radio-télévision berlinoise (Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin), dont elle a été l’assistante pour l’opéra Jenufa au Royal Opera House de Londres.
En montant sur scène le 12 avril, Chartrand devenait la première femme à diriger un concert de la série principale de l’Orchestre symphonique de Berlin, le quatrième grand orchestre de la capitale allemande. Sous les thèmes de la magie et de la danse (Zauber und Tanzen), le programme réunissait la Suite en forme de valses de Mel Bonis, les Danses de Galatea de Zoltán Kodály, la Norfolk Rhapsody no 1 de Ralph Vaughan Williams, L’apprenti sorcier de Paul Dukas et le Concerto en fa de George Gershwin, avec le soliste invité Zhen Chen au piano. La captation de cette dernière pièce est d’ailleurs dorénavant disponible sur la plateforme spécialisée Symphony.live.
La prochaine apparition de Vanessa Chartrand en tant que cheffe aura lieu le 12 novembre prochain en Finlande : elle y dirigera la Tapiola Sinfonietta dans le cadre du Queer Festival. Le programme met en lumière trois compositeurs et compositrice homosexuel·le·s ayant payé un prix élevé pour avoir refusé de se conformer aux normes de leur époque : Hans Werner Henze (Symphonie no 1), Claude Vivier (Lonely Child, avec le soprano masculin Samuel Mariño, et Ethel Smyth (Serenade in D).
OpusXX
Chartrand et son mari, le contreténor canadien Michael Taylor, ont fondé la compagnie OpusXX, qui combine les fonctions d’agence artistique et de maison de production. L’an prochain s’ajoutera un label maison. « On essaie de faire les choses différemment : on s’entraide, on tient à créer un sentiment de communauté, » décrit la fondatrice.
OpusXX est à l’origine d’un outil en ligne de génération de programmes de concert axé sur la découverte des œuvres de compositrices féminines. Selon la présentation sur le site internet qui lui est consacré, le Générateur OpusXX est « un assistant de recherche intelligent entraîné pour aider les individus et les institutions à apporter une vague de changement positif à travers l’inclusion d’œuvres par des compositrices féminines dans leur programmation de concert. »
Composition
Parallèlement à sa carrière de cheffe d’orchestre et d’entrepreneure, Vanessa Chartrand continue de se consacrer à la composition. Sur sa table de travail se trouve actuellement un opéra en voie d’être complété, sur un livret écrit par un autre artiste multitalentueux, Isaiah Bell (entendu plusieurs fois à Montréal, dont plus récemment dans le rôle de l’amant infidèle Števa Buryja dans la production de l’Opéra de Montréal de Jenufa). Intitulé The Seer, la création de ces deux Canadien·ne·s explore le côté sombre de la nature humaine à travers les aventures d’un Pèlerin appelé à faire face à ses traumatismes lorsqu’il retourne à sa maison natale. « C’est à la fois mystique et mystérieux, avec une charge émotionnelle très forte et beaucoup de place à la réflexion, » décrit la compositrice. Elle rêve de présenter le produit fini dans son pays natal, aspirant à des coproductions à Toronto et Montréal.
Elle espère également diriger un jour au Québec, « avec les collègues québécois et leur belle âme chaleureuse ». Il s’agirait là d’une belle façon de boucler la boucle!