
par Immanuel Giulea, collaborateur spécial
En préparant ma présence au concert Le Grand Tango du Festival Classica, j’avais deux repères de départ : Stéphane Tétreault au violoncelle et I Musici de Montréal, deux valeurs sûres dont je connaissais déjà la qualité. L’enjeu d’écoute se situait plutôt du côté du bandonéon de Denis Plante : un instrument apparenté à l’accordéon, mais encore nouveau pour moi dans le contexte d’un concert mettant les cordes en valeur.
Le concert reposait sur une collaboration déjà bien installée entre Denis Plante et Stéphane Tétreault, amorcée en 2018, comme cela a été rappelé sur scène. Cela s’entendait dans l’équilibre général de la soirée. Le bandonéon n’était pas traité comme une simple couleur ajoutée aux cordes. Il devenait un partenaire réel, parfois soliste, parfois moteur rythmique, parfois présence plus intérieure.
Le programme permettait aussi de nuancer l’attente créée par le titre. Le Grand Tango d’Astor Piazzolla, écrit à l’origine pour violoncelle et piano et dédié à Mstislav Rostropovitch, plaçait le violoncelle au centre. Dans cette œuvre, Stéphane Tétreault portait la tension avec une présence très directe. Le tango y devenait moins une danse qu’un langage de tension, d’élan et de lyrisme.
Avec Escualo, l’image du requin donnait une énergie plus nerveuse au concert. La pièce avançait par attaques, contrastes et mouvements de poursuite. I Musici y montrait sa précision habituelle, surtout dans la manière de garder la texture claire sans affaiblir l’impact rythmique.
Les œuvres de Denis Plante ajoutaient une dimension plus personnelle à la soirée. La Milonga Classica, présentée en primeur pour souligner le Festival Classica, créait un moment distinct dans le programme. A Fuego Lento, de Horacio Salgán, dans un arrangement de Denis Plante, travaillait plutôt la chaleur, la retenue et la progression lente. Ces pages montraient que le concert ne se limitait pas à Piazzolla, mais ouvrait vers une lecture plus large du tango de concert.
Le sommet se trouvait dans Noctango, suite orchestrale pour violoncelle, bandonéon et orchestre à cordes. C’est là que l’idée du programme prenait tout son sens. Le violoncelle et le bandonéon ne se superposaient pas. Ils dialoguaient. Le bandonéon apportait le souffle, le grain et la mémoire du tango; le violoncelle répondait par la ligne, la profondeur et l’élan. Les textures devenaient nombreuses, presque comme un voyage dans le temps entre tradition, souvenir et création.
Au final, le concert a confirmé mes deux repères de départ tout en déplaçant mon attention. Je venais surtout pour Tétreault et I Musici. Je suis reparti avec une meilleure compréhension du bandonéon comme instrument de concert : non pas un effet de style, mais une voix capable de tenir sa place aux côtés du violoncelle et des cordes.
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