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CRITIQUE | Marie-Nicole Lemieux : un magnifique hommage à Baudelaire et à la beauté de la poésie

Par Caroline Rodgers le 6 octobre, 2019

Marie-Nicole Lemieux
Marie-Nicole Lemieux présente sa tournée « Invitation au voyage » dans plusieurs villes du Québec cet automne. (Photo: courtoisie de Six Médias)

Cette semaine, Marie-Nicole Lemieux lançait sa tournée de 10 villes du Québec à la salle Bourgie. Le spectacle L’Invitation au voyage, avec Raymond Cloutier et le pianiste Daniel Blumenthal, est une proposition bien conçue, élégante, agréable, sans artifices et bref, très réussie. Critique. 

Sans doute par insécurité, il arrive parfois que les artistes en fassent trop. On croit souvent qu’il est nécessaire d’ajouter mille gadgets pour épater la galerie, en s’imaginant, à tort, que le spectateur moderne est trop distrait pour se concentrer sur la musique. Or, cela produit souvent l’effet contraire à celui que l’on aurait souhaité en diluant l’essentiel. Les artistes de la trempe de Marie-Nicole Lemieux et Raymond Cloutier n’ont pas ce problème, c’est pourquoi la simplicité de la mise en scène de L’Invitation au voyage contribue à nous faire apprécier ce qu’ils ont de plus important à nous offrir: leur immense talent.

Un décor simple mais chaleureux, constitué de quelques meubles d’époque de part et d’autre du piano suffit à créer une ambiance intimiste propice à la poésie. Sur grand écran, on projette des images reliées aux pièces que l’on entend: tableaux, photos, pages de livres et bien sûr la couverture des Fleurs du mal, de Charles Baudelaire, poète au centre de ce « voyage » musico-théâtral. Il n’en faut pas plus. On fait confiance au spectateur. Nous n’avons pas besoin d’effets spéciaux pour apprécier le chant sublime de notre contralto nationale et le théâtre authentique et sincère de son complice, Raymond Cloutier, sans oublier les magnifiques couleurs que Daniel Blumenthal fait entendre au piano.

Le tout commence avec L’Albatros, que Raymond Cloutier, qui incarne Charles Baudelaire, déclame en s’adressant à nous comme un vrai personnage de théâtre et non comme un « lecteur » de poésie qui récite sur un ton solennel, comme c’est souvent le cas dans ce genre de spectacles avec musique et textes. La différence, essentielle, réside dans le fait qu’un récitant doté d’une bonne diction peut certes faire passer un texte, mais un véritable acteur peut le vivre et nous donner l’impression d’être avec lui, comme si Baudelaire lui-même nous parlait, sur le ton d’une conversation normale.

Les textes sont bien choisis pour renforcer cette impression, comme À une heure du matin, extrait non pas des Fleurs du mal, mais du Spleen de Paris, un recueil posthume de poèmes en prose, dont le passage livré par Raymond Cloutier ressemble plutôt à un journal, alors que Charles Baudelaire couche sur papier ses impressions de la ville et de la vie.

 

« Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde. » – Charles Baudelaire, À une heure du matin, Le Spleen de Paris (1869)

 

Les poèmes choisis et leur version sous forme de mélodie par Ernest Chausson, Gabriel Fauré, Henri Duparc, forment un programme dont l’esthétique nous plonge dans une autre époque. Ce soir-là, en écoutant Marie-Nicole Lemieux chanter, des souvenirs surgissent et je réalise quatre choses: d’abord, qu’elle est la chanteuse lyrique québécoise que j’ai entendue le plus souvent en récital ou à l’opéra; ensuite, que je me souviens clairement de toutes ces prestations, troisièmement, qu’elle est la seule chanteuse à m’avoir fait pleurer et finalement, qu’elle continue encore d’améliorer son art et sa voix.

S’il est vrai que les rôles opératiques nous permettent d’apprécier également ses talents pour le jeu théâtral, cet art raffiné de la mélodie nous fait découvrir la dimension plus subtile de ses qualités d’interprète hors pair. On apprécie aussi, dans sa voix, de nouvelles couleurs et des nuances toujours plus fines et plus riches, le résultat d’années de recherche et d’efforts pour transmettre un texte avec du sens et de l’intention musicale dans chaque phrase, un chant au service des oeuvres, à l’opposé d’un chant qui se complait en lui-même. Au piano, le fantastique Daniel Blumenthal n’est pas qu’un simple accompagnateur, mais bien un élément indispensable de ce trio qui injecte une part supplémentaire de vie, de fluidité et de dynamisme au récital.

Pour conclure, cette Invitation au voyage est une expérience infiniment satisfaisante pour ceux qui aiment la voix humaine, la musique, le piano la poésie, le théâtre, en fin de compte, tous ceux qui ont besoin de moments de beauté pour donner un sens à la vie dans ce monde de fou.

Vous voulez y aller? L’Invitation au voyage avec Marie-Nicole Lemieux, Raymond Cloutier et Daniel Blumenthal sera également présenté dans d’autres villes du Québec grâce à une tournée organisée par l’Agence Station Bleue.  

HORAIRE DE LA TOURNÉE DE MARIE-NICOLE LEMIEUX

Beloeil, 6 octobre, 15 h, Centre culturel de Beloeil

Québec (COMPLET): 7 octobre, Club musical de Québec, 20 h, Palais Montcalm

Rimouski, 9 octobre, 20 h, salle Desjardins-Telus

Saint-Jérôme, 11 octobre, 20 h, Théâtre Gilles-Vigneault

Saint-Jean-sur-Richelieu, 13 octobre, 15 h 30, Théâtre des Deux-Rives

Victoriaville, 16 octobre, 20 h, salle Les-Frères-Lemaire

Longueuil, 17 octobre, 20 h, salle Pratt-and-Whitney Canada

Orford, 18 octobre, 20 h, salle Gilles-Lefebvre

Terrebonne, 20 octobre, 20 h, Théâtre du Vieux-Terrebonne

 

LIRE AUSSI:

RENCONTRE | Mado Lamotte : « Pourquoi j’aime l’opéra »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.
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