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Toronto Montreal

CRITIQUE | Carmen à l'Opéra de Montréal: beaucoup de talent dans une production qui ne passera pas à l'histoire

Par Caroline Rodgers le 5 mai, 2019

Krista de Silva dans Carmen, Opéra de Montréal, mai 2019. (Photo: Yves Renaud)
Krista de Silva dans Carmen, Opéra de Montréal, mai 2019. (Photo: Yves Renaud)

Il fallait s’y attendre: la Carmen de l’Opéra de Montréal est présentée pratiquement à guichets fermés et a donné lieu à l’ajout d’une représentation supplémentaire. Le « blockbuster » de Bizet, parmi les opéra les plus donnés dans le monde année après année, est un feu roulant d’airs connus et de musique orchestrale séduisante. Dans un tel contexte, difficile de rater son coup. Sans pour autant nous jeter par terre – loin s’en faut –  la première de cette nouvelle production, hier soir, était une belle démonstration du talent d’ici, tant chez nos chanteurs que chez les autres artisans québécois des arts de la scène.

Pour le rôle de Carmen, la barre est haute. Avec un personnage aussi emblématique, le public est en droit de s’attendre à une chanteuse principale irréprochable sur tous les plans. Si la soprano Krista de Silva est une bonne chanteuse, elle ne s’avère pas convaincante à 100% dans son rôle de cigarière séductrice et fantasque. Avec une musicalité que l’on sent reposer davantage sur la technique que sur une compréhension de la partition de Bizet, et une gestuelle maladroite (pourquoi chanter jambes écartées comme un cowboy ou un pirate sur le pont de son bateau…), la chanteuse ne donne pas l’impression d’être vraiment à l’aise dans son rôle, même si elle a le physique de l’emploi. Quant au charisme et à l’humour nécessaires pour séduire tant le public que ses amoureux, on repassera. Elle ne transmet que peu d’émotions capables de nous toucher. Bref, on a plus affaire ici à une Carmen « travaillée » que naturelle et malgré ses efforts, Krista de Silva n’apporte pas la touche magique nécessaire à son personnage. L’opéra est un art très ingrat.

 

Krista de Silva (Carmen) et Antoine Bélanger (Don José). (Photo: Yves Renaud)
Krista de Silva (Carmen) et Antoine Bélanger (Don José). (Photo: Yves Renaud)

Parlons maintenant d’Antoine Bélanger en Don José. Dans le passé, j’ai souvent pris la défense du ténor, injustement malmené par certains collègues, car non seulement l’avons-nous vu évoluer positivement dans les dernières années, mais je crois véritablement en son talent. Avec ce rôle, il approche dangereusement de ses limites. Maintenant devenu un chanteur expérimenté, il démontre qu’il connait son métier, joue bien, et chante correctement, à part quelques petites défaillances clairement audibles.

Antoine Bélanger est-il agréable à voir et à entendre? Certainement. A-t-il la puissance vocale et la prestance dramatique d’un Don José du calibre auquel on peut s’attendre dans la maison d’opéra d’une grande ville? Hier soir, malheureusement, pas tout à fait. Est-ce que « chanter correctement », s’avère suffisant? Non plus. Serait-ce trop demander, à l’Opéra de Montréal, d’avoir des chanteurs principaux qui offrent davantage que simplement « faire la job »? Depuis quelques années les distributions, dans les premiers rôles, ont souvent de gros points faibles. On pense tout de suite à Wotan (Ryan McKinny) dans L’Or du Rhin, ou à Cavaradossi (Giancarlo Monsalve) dans Tosca, en 2017.

Heureusement, les autres sauvent la mise. Le baryton Christopher Dunham est superbe en Escamillo et France Bellemarre est émouvante en Micaëla.  Magali Simard-Galdès et Pascale Spinney sont excellentes et rafraîchissantes en Frasquita et Mercédès, de même que Dominique Côté (le Dancaïre) et Éric Thériault (le Rémendado), tous deux drôles et justes dans leur rôle. Alain Trudel mène l’Orchestre Métropolitain de main de maître, la prestation de l’orchestre est à la hauteur. Les chœurs, comme d’habitude, sont formidables. Soulignons la présence des Petits chanteurs du Mont-Royal, impeccables et beaux à voir.

 

Krista de Silva (Carmen) et Antoine Bélanger (Don José). (Photo: Yves Renaud)
Carmen, Opéra de Montréal, 2019. (Photo: Yves Renaud).

Mise en scène

Après le battage médiatique qu’il y a eu autour du fait que le cinéaste Charles Binamé signerait la mise en scène, il était normal d’avoir des attentes élevées. On se demandait ce que le réalisateur aurait comme vision de l’oeuvre de Bizet. Force est de constater qu’à part quelques trouvailles comme le grand voile rouge sang qui descend lorsque Carmen est tuée, cette mise en scène, assez conventionnelle, n’a rien d’original. Aucune idée forte ne la distingue de dizaines d’autres. Au moins, rendons-lui hommage d’avoir respecté l’oeuvre et le compositeur, ne cédant pas à la tentation d’avoir recours à des gadgets et autres effets inutiles. Bref, comme le reste, la mise en scène « fait la job ». Est-il nécessaire de le répéter: avec la quantité de concerts, de productions et de spectacles offerts à Montréal en 2019, sans compter les projections au cinéma, est-ce que « faire la job » est suffisant? Poser la question. c’est y répondre.

Le décor, qui ne change presque pas du début à la fin, finit par lasser. Au fond de la scène, trois murs sont percés de portes dans un style mauresque espagnol, sur trois niveaux, ce qui permet aux chanteurs de monter et descendre, un procédé déjà utilisé maintes et maintes fois. Comme toujours à l’Opéra de Montréal, les costumes sont magnifiques et bien choisis, les éclairages, superbes et pertinents.

Bref, dans l’ensemble, une production de qualité qui, en dehors des lacunes énoncées, s’avère quant même satisfaisante, mais les « opéravores » exigeants qui s’attendent à être émerveillés ou transportés risquent d’être un peu déçus.

 LIRE AUSSI:

DOSSIER | Vous croyez être incapable de chanter? La science vous donne tort.

 

 

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.
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