
Toutes les conditions étaient réunies pour une grande soirée d’ouverture au Festival de Lanaudière cette année : une température idyllique, tempérée juste à souhait, sans vent, et doucement habillée par le chant des oiseaux. L’Amphithéâtre Fernand-Lindsay semblait pourtant loin d’être rempli. Était-ce l’audace du programme? Le nom de l’Orchestre de l’Agora, peut-être moins rassembleur que celui des grandes phalanges invitées? La jeunesse de son chef, Nicolas Ellis? Difficile de savoir. Chose certaine, tout semblait pourtant disposé pour faire « amphithéâtre comble ».
À Lanaudière comme ailleurs, une saison s’organise désormais autour d’une thématique phare, appelée à s’assurer d’être du bon côté des choses. Les institutions culturelles sont devenues, plus que jamais, les gardiennes d’une morale partagée; les œuvres, elles, servent souvent à véhiculer des valeurs collectives qui font, ou doivent faire, consensus. Après l’altérité, thème de l’an dernier, voici donc notre rapport à la nature et au pouvoir, parce que, comme l’a rappelé le directeur artistique du Festival dans sa présentation, « c’est important, surtout à notre époque, avec ce qui se passe… ».
Il y aura donc de la très belle musique, superbement jouée; il y aura aussi toutes les raisons réconfortantes de la faire et d’y assister. Pour son concert d’ouverture, le Festival de Lanaudière accueillait cette année le Gala de la Terre, une tradition désormais bien établie de l’Orchestre de l’Agora, où l’expérience artistique se double d’un engagement environnemental concret et c’est dans cet esprit que la Symphonie gaspésienne de Claude Champagne ouvrait la soirée. Interprétée en hommage au projet Le Saint-Laurent de Conservation de la nature Canada (auquel étaient versés 5 $ pour chaque billet vendu), l’œuvre justifiait sa place dans une programmation consacrée au territoire, au paysage et au vivant.
Avec sa symphonie en un mouvement, Champagne a cherché à « créer l’atmosphère de la Gaspésie ». Dès les premières mesures, la lente pulsation grave des harpes nappées de cordes et ponctuées du piano, du célesta et du vibraphone installe une sorte de vastitude inquiétante. Ce sont ensuite les bois qui affleurent la mélancolie et la présence discrète de ceux qui habitent cette contrée; puis viennent la mer, le mouvement ample des vagues du Saint-Laurent, et ces amas brumeux qui semblent traverser l’œuvre de part en part. Il demeure difficile d’y reconnaître une identité proprement « canadienne-française », tant chaque idée musicale paraît façonnée par la science harmonique et orchestrale de l’école parisienne du début du XXe siècle. Cette science, que l’on associe spontanément à l’univers de Debussy, avait encore peu trouvé d’équivalent de ce côté-ci de l’Atlantique lorsque l’œuvre fut créée en 1945, près de quarante ans après La Mer.
L’interprétation offerte par l’Orchestre de l’Agora fut dans les couleurs pastel, ce qui convenait admirablement à l’évocation du brouillard et du temps lourd qui se dépose si souvent sur la péninsule gaspésienne. Ellis négocie bien cette courtepointe narrative où surgissent, tour à tour, des motifs de joie, de triomphe, de drame, d’apaisement et de menace, chacun demeurant bien ancré dans son caractère et sa couleur.

Mais dès les toutes premières mesures de Shéhérazade de Maurice Ravel, avec la soprano Julie Fuchs, force était de constater l’implacable supériorité orchestrale de l’ « horloger suisse ». La balance entre la voix et l’orchestre fut parfois difficile, sauf dans le second volet, « La flûte enchantée » (mention toute spéciale à la flûtiste Myriam Genest-Denis), où l’on put enfin apprécier pleinement le timbre d’une voix mature, portée par une intelligence musicale capable de donner aux mots une puissance évocatrice démultipliée. Que ce voyage en Orient trouve sa place dans une thématique consacrée à la nature demeure, disons, discutable; le plaisir d’entendre cette œuvre n’en fut pas moins intact. Au second salut, Fuchs et Ellis ont semblé jongler avec l’idée d’offrir un rappel, avant de finalement quitter la scène. Dommage.
La seconde partie s’ouvrait sur Chorus Nunavik de Katia Makdissi-Warren, compositrice libano-canadienne reconnue pour son travail de métissage entre les musiques du Moyen-Orient, de l’Occident et des Premières Nations. Avec cette œuvre, le concert de l’Orchestre de l’Agora s’inscrivait dans un dialogue vivant entre territoire, mémoire et traditions vocales. Issue du projet Chorus Nunavik Breizh, créé en 2022, la pièce naît d’une rencontre entre des chanteuses de gorge inuites du Nunavik et des chanteuses bretonnes. À l’origine, Makdissi-Warren avait été invitée par l’Orchestre national de Bretagne à imaginer une œuvre réunissant les cultures vocales de la Bretagne et du Canada; elle y a vu l’occasion de mettre en relation le katajjaq, chant de gorge inuit traditionnellement pratiqué comme un jeu entre deux femmes, avec des formes vocales issues de la tradition bretonne.

Dans la version présentée au Gala de la Terre, l’œuvre apparaissait sous le titre abrégé Chorus Nunavik et mettait en valeur les chanteuses de gorge Lydia Etok et Nina Segalowitz, accompagnées par l’orchestre. La pièce place la voix, le souffle, le rythme et l’imitation des sons naturels au centre de l’expérience musicale : elle cherche ainsi notamment à recréer certains sons du vivant, comme ceux du béluga, de l’orignal ou ce qui semble être des mouettes (glissandi aux cordes), dans une fusion où l’orchestre soutient et amplifie la tradition du chant de gorge.
Chorus Nunavik prolongeait donc le fil conducteur du concert : la nature comme force sonore, poétique et rituelle. Elle veut rappeler que le territoire n’est pas seulement un paysage à contempler, mais aussi un espace habité, chanté, transmis et réinventé tel que Baptiste Morizot le théorise dans son manifeste éco-philosophique Manières d’être vivant. L’œuvre, d’une dizaine de minutes, a reçu une ovation debout!
L’œuvre finale du concert, Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky, représentait un défi majeur pour la jeune formation musicale et son chef. Tout n’était pas parfait, loin s’en faut. On aurait pu souhaiter, par endroits, une précision rythmique plus implacable, des plans mieux hiérarchisés, une brutalité plus sèche, plus primitive, moins arrondie. Mais l’énergie du chef, très concentré sur sa partition, et la fougue des instrumentistes ont fini par prendre le dessus. Le geste d’Ellis, engagé sans être démonstratif, a su maintenir la tension d’ensemble et conduire l’œuvre vers son inévitable déflagration finale sans dérailler. Le public a de nouveau été conquis : une seconde ovation debout est venue saluer l’effort, l’ambition et l’élan collectif!
C’est donc chose faite : le Festival de Lanaudière est lancé. Courez-y. L’ardoise est, une fois de plus, riche et diversifiée et toujours certifiée du sceau de l’excellence.