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ENTREVUE | Lumineux et coloré, Le Triomphe des sens clôture le Festival Montréal Baroque

Par Béatrice Cadrin le 19 juin 2026

Olivier Brault, Stéphanie Brochard, Margaret Little et Amanda Kessmat comptent parmi les interprètes de Le Triomphe des sens du compositeur français Jean-Joseph Mourtet présenté dans le cadre du Festival Montréal Baroque. (Photos : Émilie Porry pour le Festival Montréal Baroque)
Olivier Brault; Stéphanie Brochard; Margaret Little à la viole de gambe et Amanda Kessmat à la basse de viole. (Photos : Émilie Porry pour Festival Montréal Baroque)

On sait que les geeks sont présentement occupés à suivre le retour du mythique groupe canadien Rush et l’intégration de sa nouvelle membre Anika Nilles à la batterie. Mais les freaks, eux, sont apparemment préoccupés par les subtilités du phrasé dans la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, si on en croit Olivier Brault : « Vous allez me trouver freak, » prévient-il ses collègues de la Bande Montréal Baroque lors d’une répétition mardi soir, interrompant leur exécution musicale, « mais si on pense cette phrase-là sur quatre mesures, ça va vraiment faire ressortir le phrasé français. »

Car le phrasé français est en quelque sorte le dada d’Olivier Brault, violon solo et directeur musical du projet Le triomphe des sens, un opéra-ballet du compositeur français Jean-Joseph Mouret (1682-1738) présenté en clôture du Festival Montréal Baroque ce 21 juin. « La musique française est essentiellement basée sur le parler français, avec beaucoup de variations de rythme à l’intérieur d’une même phrase, » explique l’érudit musicien qui a approfondi le sujet pour sa thèse de doctorat obtenue à l’Université de Montréal il y a une vingtaine d’années. « La musique italienne, elle, est motivique : les compositeurs choisissent un motif et le varient, le font moduler. La musique française n’a pas besoin de moduler, parce qu’elle est toujours très variée rythmiquement. »

« En fait, » résume-t-il, « la musique française du XVIIIe siècle est basée sur trois choses : la cadence du texte, la danse et la musique de caractère, c’est-à-dire l’imitation des sons de la nature — et Le triomphe des sens est extraordinaire, parce qu’on y trouve les trois! »

La musique

Créé en 1732 à l’Académie royale de musique, Le triomphe des sens est un opéra-ballet en cinq tableaux, dont chacun met en scène un récit axé sur un des cinq sens. Le tableau consacré à la vue, en particulier, a remporté un vif succès, suscitant l’enthousiasme des critiques de l’époque. Ce sera d’ailleurs le seul acte à être interprété intégralement dans la version ressuscitée par la Bande Montréal Baroque. Les autres actes ont été savamment raccourcis par Olivier Brault et la chorégraphe Marie-Nathalie Lacoursière pour en sélectionner les plus belles pages, tout en conservant le fil narratif.

La représentation de dimanche constitue vraisemblablement la première fois que Le triomphe des sens sera présenté au Québec, et peut-être même en Amérique du Nord. La partition n’ayant pas encore fait l’objet d’une édition moderne, les interprètes suivent à partir de reproductions du manuscrit, rafistolées par chacun·e pour arranger les tournes de page selon ses besoins.

Ces interprètes, Olivier Brault les a triés sur le volet : « Il existe très peu de « locuteurs » de musique française au Canada, » affirme-t-il pour vanter les mérites de son équipe. « Dorothéa (Ventura) et moi, ça fait 22 ans qu’on développe cette expertise-là avec notre ensemble Sonate 1704 : on a interprété plus de 150 œuvres de musique française du début du XVIIIe siècle ensemble! Il y a une cohérence qui s’est installée entre nous qui constitue le cœur de l’ensemble. Julie Rivest, elle, a habité à Paris, où elle a profité de directions musicales très éclairées sur ce type de musique; Karim (sdsf), notre bassoniste, est lui aussi un expert du genre. Et je suis très heureux qu’en plus de Margaret Little à la viole, Amanda Keesmat ait accepé de jouer sur une vraie basse de violon, pas sur un violoncelle : c’est un instrument monstrueux à jouer, qui possède cinq cordes, accordées un ton plus bas que le violoncelle. »

Il est tout aussi ravi du quatuor vocal de solistes, constitué d’Andréanne Brisson-Paquin, Anne-Marie Beaudette, Philippe Gagné et Olivier  Bergeron. Avec toute cette expertise cumulée, la musique ne peut faire autrement que de prendre une qualité que le directeur musical qualifie de « lumineuse ».

La danse

Marie-Nathalie Lacoursière et Stéphanie Brochard, l’équipe des Jardins chorégraphiques, ont eu la tâche d’imaginer les nombreux numéros de danse de la production. Bien que la notation Feuillet-Beauchamp, permettant de noter les pas d’une danse, existât déjà à l’époque, aucune trace des danses conçues pour Le triomphe des sens n’a survécu jusqu’à nous. Les deux chorégraphes, qui travaillent en symbiose étroite depuis près de 20 ans, ont donc conçu leurs propres danses sur la musique de Mouret, un travail compliqué par l’absence d’enregistrement de cette œuvre oubliée. Leurs collègues musicien·ne·s ont dû rapidement leur concocter un enregistrement maison.

« Les chorégraphies de l’époque étaient vraiment imbriquées avec la musique pour laquelle elles avaient été conçues. Dans notre travail, même quand on intègre un langage plus contemportain, on garde cette communication, ce lien étroit, avec la musique, au point que souvent les gens nous passent le commentaire qu’ils « voient » la musique, » expliquent Lacoursière et Brochard, l’une complétant la pensée de l’autre.

Festival Montréal Baroque

Présenté comme point culminant de cette édition du Festival Montréal Baroque, Le triomphe des sens vient couronner une fin de semaine de prestations exceptionnelles à toutes heures du jour — et même, parfois, de la nuit! Les festivités ont débuté hier soir avec la traditionnelle Parade dans le Vieux-Montréal et le concert d’ouverture, dont le programme comprenait l’Oratorio pour l’Ascension de J. S. Bach.

La programmation complète peut être consultée sur le site du Festival Montréal Baroque.

LE TRIOMPHE DES SENS, LE 21 JUIN, 20 H, ÉDIFICE WILDER  DÉTAILS ET BILLETS

 

 

Béatrice Cadrin
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