
Sous l’impulsion des Idées heureuses, la chaconne est devenue au fil des dernières années une véritable formule magique invitant à voyager dans le temps et l’espace : grâce à elle, une fois par année, les amateurs de musique baroque sont transporté·e·s vers une nouvelle destination géographique ayant servi de terre d’accueil à cette forme musicale importée du Nouveau monde.
Qui s’intéresse à la chaconne, cette forme construite sur un motif de basse répétitif, sait qu’elle a atteint l’Europe par l’entremise de l’Espagne et qu’elle y a particulièrement fleuri au XVIIe siècle. Pourtant, avoue au public la directrice musicale Dorothéa Ventura, dénicher du répertoire pour ce concert Chaconne et chocolat : Délectations espagnoles a exigé de plus grandes recherches qu’elle ne l’avait anticipé. Semble-t-il que plutôt que de laisser des traces abondantes, cette grande popularité en ait rendu la consignation par écrit superflue, à une époque où prévalait encore la transmission orale.
Le programme résultant offrait un petit buffet de saveurs plus ou moins relevées, combinant chaconnes espagnoles, œuvres de compositeurs français et italiens s’inspirant des caractéristiques hispaniques, une série de Folias (catégorie spécifique de chaconne également nommée Folies d’Espagne) et même une pièce bolivienne (Oigan, escuchen, atiendan de Manuel de Mesa y Carrizo, 1725-1773). Les pièces ainsi choisies étaient exécutées par les solistes Denise Torres (soprano) et Antonio Figueroa (ténor), et un ensemble instrumental conforme aux préférences espagnoles, alliant la guitare baroque de Daniel Zuluaga et les percussions de Ziya Tabassian au violon de Karin Cuellar, aux violes de Margaret Little, à la harpe d’Antoine Malette-Chénier et au clavecin et à l’orgue joués par Dorothéa Ventura.
Les combinaisons d’instruments faisaient varier les timbres, accentuant parfois le soutenu des cordes frottées, d’autres fois le mordant des cordes pincées. L’orgue, dont les contributions occasionnelles étaient bienvenues, avait seul la charge des sons soufflés. Ziya Tabassian maniait les percussions – tambours, hochets, castagnettes, etc. – avec son doigté habituel, infusant dynamisme et relief aux exécutions. Je m’interroge cependant sur la disposition choisie : la douceur des coups d’archet du violon baroque et de la viole n’était pas de nature à s’élever au-dessus des attaques mordantes des percussions, placées à l’extrémité du demi-cercle formé par les instrumentistes. Peut-être aurait-il été mieux de les placer dans la queue du clavecin.
Après un début un peu sage, la soprano Denise Torres a progressivement pris de l’aise, incarnant avec plus de vivacité la chaleur de l’esprit hispanique. Il n’en a malheureusement pas été de même pour son vis-à-vis le ténor Antonio Figueroa, qui plus souvent qu’autrement gardait le nez dans la partition et chantait joliment mais avec une expression neutre, démontrant très peu d’intentions musicales.
Ses lacunes n’ont pas empêché l’interprétation en quatuor vocal a cappella de la pièce Dos estrella le siguen de Machado de former un moment fort du concert. Après une introduction sobre solidement rendue au violon, Karin Cuellar et Dorothéa Ventura ont tour à tour ajouté leurs voix à celles de Figueroa et, ultimement, de Torres. Contrastant avec l’effervescence croissante des autres pièces au programme, le traitement dépouillé réservé à ce chant a créé un moment à part, qui aurait d’ailleurs mérité de respirer plus longuement avant d’enchaîner avec la prochaine pièce.
Autre belle trouvaille, l’emploi du bol chantant dans Yo soy la locura d’Henry de Bailly, la note insistante produite par celui-ci devenant l’étalon fixe contre lequel mesurer les plaisirs et les douceurs de la folie.
Par son texte (Une soirée de chaconne / Eut lieu du mois des roses / Mille folies s’y sont passées / Tout le monde en parle encore) et son caractère enjoué légèrement hypnotique, Un sarao de la chacona de Juan Aranés formait une conclusion naturelle et enlevante à cette soirée qui, un peu mieux rodée pour permettre plus d’abandon et de folie de la part de tous·tes, mériterait d’être reprise.
Saison 40e anniversaire
Le groupe a saisi l’occasion pour dévoiler la programmation de la saison anniversaire de l’an prochain, marquant le 40e anniversaire de sa fondation. Après un premier concert explorant l’influence polonaise dans l’œuvre de Telemann (Alla polacca, 4 octobre 2026), le concert du 8 novembre prendra la forme d’un gala, au cours duquel un hommage sera rendu à la fondatrice et directrice émérite Geneviève Soly. Des invité·e·s surprise seront de la partie pour une soirée à l’atmosphère festive.
Le concert du 2 février 2027 reprend la formule Carte blanche intégrée depuis deux ans à la programmation annuelle. Après avoir remis la conception de cette soirée entre les mains d’abord de Jean-François Daigneault puis d’Hervé Niquet, Dorothéa Ventura a eu l’idée de mettre cette fois le public à contribution : des consignes seront données en début de saison pour soumettre des suggestions et en dédier l’exécution à un être cher dans le cadre de ce concert présenté à proximité de la Saint-Valentin. Les enfants seront invité·e·s à participer sous forme de dessins.
L’intégrale des cantates de la Passion du compositeur Christoph Graupner se poursuivra pour une cinquième année. Geneviève Soly sera de retour à la direction le temps de ce concert ayant lieu le 26 mars 2027. Finalement, à l’image de cette saison-ci, la saison anniversaire 2026-2027 sera couronnée par le concert Chaconnes et chocolat, qui proposera pour cette édition une plongée dans l’inconnu avec une exploration de l’influence arabe.
L’abonnement de saison permet d’entendre quatre concerts au prix de 195 $, représentant un rabais de 25 % sur la valeur totale de 260 $. (À noter que le Concert de la Passion n’est pas inclus dans l’abonnement.)
Toutes les informations et l’achat de billets et d’abonnements sont dorénavant disponibles sur le site des Idées heureuses.
Inscrivez-vous à notre infolettre! La musique classique et l’opéra en 5 minutes, chaque jour ICI.
- CRITIQUE | Les Idées heureuses : Chaconnes espagnoles et Saison 40e anniversaire - 12 mai 2026
- NOUVELLE | Élisabeth Pion, Simon Rivard, Kerson Leong parmi les invité·e·s de l’Orchestre du CNA en 2026-2027 - 7 mai 2026
- NOUVELLE | Musique à Sainte-Pétronille : six récitals intimes dans un cadre enchanteur - 5 mai 2026