
Présenté en première mondiale samedi dernier par l’Opéra de Montréal, Clown(s) d’Ana Sokolović est une des créations les plus originales et les plus fascinantes qu’il nous ait été donné de découvrir sur les scènes musicales québécoises ces dernières années. Rien de moins!
La proposition de la compositrice sort des sentiers battus sans pour autant dérouter le spectateur, bien au contraire! Son opéra, elle le qualifie de favola in musica – fable en musique – tout comme Monteverdi qui qualifiait ainsi son Orfeo (1607). L’appellation n’est pas innocente, car la vision de Sokolović s’ancre dans cette liberté dramatique où la musique se fait théâtre, où la dramaturgie tient plus de la fable que d’une représentation narrative vériste. Pas de livret littéraire ici, mais un univers sonore qui vit sur scène et nous éblouit par sa cohérence et sa pertinence.
L’œuvre se décline en tableaux et intermezzi qui racontent la vie, de la naissance jusqu’à la mort. « La vie du clown » nous indique le programme, mais c’est en fait la vie, tout court, avec sa dose de beauté et de tragédie, de joie et de peine, mais aussi avec ses épisodes de poésie qui contrastent avec des moments plus grinçants. Dans cette optique, la figure du clown – ici décliné de mille et une façon (il n’y manquait que Pennywise et Ronald McDonald, mais on peut bien se passer de ces deux-là!) – permet une distanciation qui rend l’émotion plus vive, tant dans le rire que dans le drame, sans jamais sombrer pour autant dans la tragédie.
La musique qui se fait spectacle
Le spectacle dévoile avec panache l’une des grandes aspirations de la forme lyrique : ce désir de créer une fusion des disciplines où théâtre et musique ne font qu’un. L’art total, qui est peut-être l’une des plus grandes utopies de l’humanité, est ici conçu et maîtrisée avec un brio renversant. Il faut en ce sens souligner le travail admirable du metteur en scène Martin Genest qui a réussi cette intégration de la musique à l’univers scénique, dirigeant de main de maître une troupe d’artistes musicaux (un quatuor de solistes vocaux formé d’Aline Kutan, Mireille Lebel, Andrew Haji et Bruno Roy, un chœur de chambre et un petit ensemble de musiciens) qui se mêlent aux artistes de DynamO Théâtre.
Ces derniers se dévoilent admirablement dans des numéros de cirque, de marionnettes et de théâtre d’ombres, et dynamisent la performance comme on le voit rarement à l’opéra. Il faut saluer le talent éblouissant et varié de ces artistes qui nous surprennent tout au long de la soirée.
Une partition contemporaine inspirée
La précédente évocation de Monteverdi n’est pas innocente, car elle ne concerne pas que l’appellation. Le langage musical déployé par Sokolović m’a rappelé beaucoup Monteverdi, non pas dans l’esthétique, mais dans la technique d’écriture : elle use d’une souplesse vocale qui rappelle le compositeur italien, en plus d’explorer comme ce dernier une façon d’aborder la dualité consonance/dissonance et de savourer ces frictions sonores qui font de sa musique une partition vivante et vibrante, jamais figée, un peu comme la vie qui ne se laisse pas capturer et qui nous file toujours entre les doigts.
L’inspiration cinématographique et italienne est forte, car l’univers puise beaucoup dans le film Clowns de Fellini (inspiration revendiquée par la compositrice) et plus globalement dans les grands clowns de l’histoire du cinéma. De l’univers fellinien, une trace de la musique de Nino Rota est évoquée par l’exploitation du quatuor de cuivres et des percussions qui parfois donnent dans la fanfare (voire la fanfaronnade, pour notre grand plaisir). Mais on y entend aussi des effluves de Berio, de Scelsi et de Ligeti, des touches de contemporanéités musicales qui viennent ajouter à la profondeur de l’entreprise et qui module les atmosphères et les émotions des diverses scènes.
Il est à noter la présence, dans l’ensemble instrumental, d’une Onde Martenot, instrument électronique qui apporte une dose de sonorités variées et étonnantes, parfois comiques, parfois éthérées, mais toujours extrêmement efficaces et sensibles.
On retrouve aussi avec plaisir l’une des grandes caractéristiques de la musique vocale de Sokolović, à savoir ces jeux rythmiques sur des mots et des onomatopées. Si des bribes de mots réels (dans diverses langues) émanent de l’exercice, cette vraie-fausse langue oriente le propos et permet à la musique d’être la porteuse de l’essence philosophique du spectacle.
Une expérience à vivre
L’œuvre est éloquente. La compositrice réussit ici un sans-faute avec une partition efficace et évocatrice, inventive et foisonnante. L’aspect baroque de la réalisation scénique, couplé à l’imagination musicale débordante, crée un spectacle unique, original, qui sort des sentiers battus.
Plus que jamais, il faut voir ET entendre cet opéra. Si l’art total a un sens, c’est bien dans cette interdisciplinarité qui se déploie avec panache sur la scène du Théâtre Maisonneuve. Clown(s) d’Ana Sokolović est une singulière et incontournable réussite qu’il ne faut pas manquer. Assurément, cette création fera date!