ENTREVUE | Geneviève Soly: pour mieux saisir l'essence du Clavier bien tempéré

Par Caroline Rodgers le 11 janvier 2023

Geneviève Soly, claveciniste, conférencière et directrice artistique des Idées heureuses. (Photo: Robert Echeverry)
Geneviève Soly, claveciniste, conférencière et directrice artistique des Idées heureuses. (Photo: Robert Echeverry)

C’est un des événements marquants de l’hiver en musique classique: une intégrale commentée du Premier Livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. L’intrépide Geneviève Soly interprétera ce corpus mythique au clavecin et à l’orgue sur les instruments de la collection de la Salle Bourgie tout en nous faisant découvrir des aspects méconnus des merveilleux Préludes et fugues à travers une conférence et des commentaires éclairés par ses recherches musicologiques. 

LVM: Quand Bach a composé ses Préludes et fugues, les destinait-il à un instrument à clavier bien précis? 

Geneviève Soly: « C’est une question fondamentale. Nous avons des pistes de réponses mais nous n’avons aucune attestation historique. Des musiciens croient fermement que c’était uniquement pour le clavecin, d’autres sont convaincus que c’était seulement pour l’orgue, mais d’autres, comme moi, pensent que cela s’applique à l’un ou à l’autre des instruments, dépendamment du type d’écriture utilisé par Bach pour chacun des pièces. Ce n’est pas du tout homogène comme écriture. Il y a de tout dans les préludes et même dans les fugues. On a des fugues de style ancien et d’autres plus modernes; certaines sont plus idiomatiques pour le clavecin, et d’autres pour l’orgue. Pour moi, c’est logique, puisque je dispose des deux instruments dans la Salle Bourgie, ce qui est rare, d’utiliser les deux. »

LVM: Vous avez entrepris ce projet d’intégrale depuis longtemps? 

Geneviève Soly: « Cela fait plusieurs années que je l’étudie dans le but de la jouer cette année, car c’est le 300e anniversaire de l’autographe de la collection [NDLR: le manuscrit du premier volume a été achevé par Bach en 1722 ]. Sur la première page, on peut voir ce qu’il a écrit. J’ai une reproduction que je consulte comme référence. J’ai commencé il y a sept ans. Je n’avais pas appris le Clavier bien tempéré quand j’étais jeune. Étant donné que je vivais dans une famille où quelqu’un était toujours en train de répéter du Bach, mon père ayant fait l’intégrale et ma mère ayant joué, entre autres, les Variations Goldberg, je les avais toujours en tête, mais je pense que c’est aussi pour ça que j’ai dévié vers d’autre répertoire. J’ai fait beaucoup de recherches musicologique pour découvrir d’autre répertoire par moi-même. Maintenant que j’ai joué tout ce que je voulais, je reviens aux sources et j’ai comme projet, après le premier livre, de faire le deuxième. »

LVM: Comment avez-vous abordé le tout?

Geneviève Soly: « Je me suis fait un plan de travail pour passer au travers, tout simplement. Je dois cependant avouer que j’ai arrêté pendant un an et demi, durant la pandémie. C’était plus difficile de mener des projets. J’avais décidé de le jouer en public une première fois à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, en quatre concerts commentés. Voici mon approche: je pense que c’est d’une grande richesse, mais il y a plusieurs pièces très courtes. Certaines ne durent qu’une minute, et cela fait beaucoup de morceaux en moins de cinq minutes. Je pense qu’un auditeur ne peut pas absorber ça, car cela fait trop de changements de pièces en très peu de temps. Si c’est cela qu’on veut, on peut mettre un disque. En concert, je crois que c’est trop. D’autre part, pour donner la place à chaque pièce, étant donné ma vocation de pédagogue – que j’exprime uniquement à l’intérieur de mes concerts, puisque je n’enseigne pas – je voulais le donner sous forme de concert commenté, puisque j’en fais depuis plus de trente ans. J’ai donné le premier concert le 8 mars 2020, et le 12 mars, tout a fermé. »

Pour cette série présentée à la Salle Bourgie, Geneviève Soly a changé la formule.

Le 16 janvier prendra la forme d’une conférence basée sur le titre de l’autographe de 1722, dont voici une photo:

 

Page titre (autographe) du premier livre du Clavier bien tempéré, ou Das Wohltemperierte Clavier
Page titre (autographe) du premier livre du Clavier bien tempéré, ou Das Wohltemperierte Clavier

Sur la page couverture du premier cahier, Jean-Sébastien Bach a écrit:

« Clavier bien tempéré, ou préludes et fugues dans tous les tons et demi-tons, tous deux avec la tierce majeure ou ut, ré, mi et avec la tierce mineure ou ré, mi, fa. Pour la pratique et le profit des jeunes musiciens désireux de s’instruire et pour la jouissance de ceux qui sont déjà rompus à cet art. »

Geneviève Soly: « Je pars de ce long titre pour donner ma conférence, mais j’explique aussi toute la théorie des affects ainsi que la relation entre les mathématiques, les astres et la musique céleste. Tout cela était intégré à la vie de Bach. À l’époque, c’était leur éducation musicale. J’aborde aussi l’aspect pédagogique de Bach. »

Les 17 et 18, Geneviève Soly présentera des concerts commentés où on pourra remarquer qu’elle ne joue pas les Préludes et fugues dans l’ordre du cahier. Ce n’est pas un choix pris à la légère.

LVM: « Pourquoi avez-vous modifié l’ordre par rapport au cahier? 

Geneviève Soly: « Je commence avec le premier Prélude et fugue et je termine avec le 24e, mais pour le reste, j’ai un autre principe: j’alterne en majeur et mineur, puis je passe à la relative et ensuite à la dominante. Donc après do mineur je passe en mi bémol majeur, suivi de mi bémol mineur, suivi de si bémol mineur, et si bémol majeur. C’est excessivement intéressant de voir à quel point une écriture est associée à une tonalité. Toutes les pièces avec des armures similaires, comme fa dièse mineur, do dièse majeur, ont d’autres similitudes. C’est relié à la théorie des affects. Je me sert beaucoup de traités de composition, de dictionnaires sur les affects. De nombreux compositeur ont écrit sur le sujet et plus j’avance dans l’étude de la musique, plus je me rends compte qu’on a perdu comme connaissances dans ce domaine. »

LVM: On parle ici de liens entre des affects particuliers associés à des tonalités précises? 

Geneviève Soly: « Exactement. C’est frappant quand on joue les pièces dans cet ordre. Je les regroupe et cela saute aux oreilles. Tous les préludes et fugues dans les tonalités de trois bémols et plus, et quatre dièses et plus, se ressemblent. Bach a été un leader dans ce domaine, comme dans toute la musique de son époque. »

Conférence sur le Clavier bien tempéré: lundi 16 janvier, 17h30, Salle Bourgie. La conférence est offert gratuitement pour toute personne ayant acheté un billet pour l’un des deux concerts commentés. DÉTAILS ET BILLETS

Récital commenté no 1: mardi 17 janvier, 19 h, Salle Bourgie. DÉTAILS ET BILLETS

Récital commenté no 2: mercredi 18 janvier, 19 h, Salle Bourgie. DÉTAILS ET BILLETS

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