CRITIQUE | La beauté du monde: un opéra réussi auquel il manque une dose d'émotion

Par Caroline Rodgers le 20 novembre 2022

Isaiah Bell incarne le nazi Hermann Göring dans La beauté du monde, à l'Opéra de Montréal. (Photo: Vivien Gaumand)
Matthew Dalen incarne le nazi Hermann Göring dans La beauté du monde, à l’Opéra de Montréal. (Photo: Vivien Gaumand)

L’Opéra de Montréal présentait hier soir la première d’une œuvre attendue depuis longtemps, car elle fut reportée en raison de la pandémie: La beauté du monde, de Julien Bilodeau, sur un livret de Michel Marc Bouchard. Dans l’ensemble, une réussite, mais qui laisse peu de place à l’émotion. 

Nous avons là un opéra plutôt conventionnel, dans tous les sens du terme, qui aurait pratiquement pu être écrit et composé à une autre époque. Ceci n’est pas un reproche mais un simple constat. Je ne suis pas de l’école de pensée voulant que la musique écrite aujourd’hui doive absolument tenter d’innover et de se réinventer. Dans le cadre d’une œuvre ambitieuse comme un opéra à grand déploiement, elle peut se contenter d’être magnifique, et c’est tout à fait le cas ici. La musique de Julien Bilodeau est belle et touchante. Dans sa conception comme dans sa production, La beauté du monde suit les codes et les conventions de la grande tradition opératique, et on se retrouve en terrain connu, sans pour autant s’ennuyer.

Le livret est basée sur des événements historiques, soit la sauvegarde des principales œuvres du Louvre durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que les Allemands sont sur le point d’occuper Paris, Jacques Jaujard, fonctionnaire de l’administration des Beaux-Arts, organise l’évacuation des collections du musée pour les mettre en sûreté en divers lieux de province. Michel Marc Bouchard et Julien Bilodeau ont donc une matière première de choix pour raconter une histoire et la mettre en musique, ce qu’ils font assez bien.

Livret et musique

Le livret de Michel Marc Bouchard, plutôt simple, sert avant tout deux buts: transmettre un message et nous faire savoir ce que pensent les personnages, ce qui revient souvent au même puisque les personnages servent avant tout à faire passer ce même message: l’art est important et il faut préserver le patrimoine artistique de l’humanité (notamment contre la barbarie et le fanatisme, qu’ils soient politiques ou religieux). Mission accomplie, nous avons compris. On pourrait dire qu’ils prêchent à un public de convertis, mais c’est une chose d’énoncer un message, et c’en est une autre de l’illustrer par des faits vécus pour le mettre en perspective.

J’ai dit plus haut que l’opéra suivait les conventions du genre, mais à une chose près: dans La beauté du monde, il n’y a pas d’intrigue amoureuse, un élément qui sert habituellement à ajouter du drame et à rendre les personnages plus vrais et plus attachants. Je ne suis pas en train de dire qu’une histoire d’amour est obligatoire, ce qui serait ridicule, mais sans drame intime vécu à un second niveau de la trame narrative principale, les personnages demeurent plus anonymes, avec peu d’affects et de pensées propres. Ils sont comme les pions de l’échiquier d’une grande partie qui les dépasse, ce qu’est, en somme, la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit d’un événement historique tellement vaste qu’à moins d’aller dans le personnel et dans l’intime, il est difficile d’en raconter des épisodes sans donner l’impression que les humains sont les jouets impuissants d’un destin collectif incompréhensible. Dans tous les récits historiques ou les fictions qui s’en inspirent, la vie intérieure des personnages est cruciale pour le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur, qui a besoin de partager quelque chose avec eux pour se sentir concerné et plonger dans l’œuvre.

Or, dans l’ensemble, on peut dire qu’il y a peu de moments d’émotion et que les personnages de La beauté du monde ne sont pas très attachants, malgré leur statut courageux de héros. Il leur manque une dimension. En ne sachant pas réellement ce qu’ils ressentent, il nous est difficile de ressentir nous aussi quelque chose. Le premier acte est plus documentaire que tragique, et ce n’est qu’au deuxième – le plus réussi – que la tension dramatique fonctionne réellement et nous touche enfin, alors que le monstrueux Hermann Göring terrorise Jaujard et son entourage. À l’instar de l’Histoire avec un grand H, qui n’a que peu d’égards pour ceux qui la vivent, Michel Marc Bouchard utilise ses personnages comme des pions en racontant ce fait vécu pour servir un plus grand dessein: passer un message et nous faire réfléchir. Et il atteint son objectif, mais s’avère un peu trop didactique.

Le langage musical de Julien Bilodeau est généralement tonal, intelligent, équilibré, recherché mais accessible, intéressant à écouter et se tient sur le plan esthétique. En accomplissant une sorte de synthèse de la musique occidentale de différentes époques, il fait de nombreux clins d’œil à ses prédécesseurs, mais penche plutôt vers le post-romantisme. Il nous offre un traitement exceptionnel des chœurs, qui constituent l’aspect le plus abouti de sa composition. On peut également dire que le compositeur respecte le public et s’adresse à notre intelligence. D’un côté, il n’essaie pas de choquer inutilement, de l’autre il évite certains clichés faciles. Il a travaillé sa partition de manière à maintenir un intérêt constant.

Il y a deux types de chœurs: ceux qui sont sur scène, et dont le rôle est traditionnel; ils décrivent l’action en la faisant avancer, comme une sorte de moteur narratif. Les autres, en arrière-plan, ont un rôle plus harmonique, et apportent une couleur particulière que l’on peut considérer comme la touche plus personnelle de l’auteur, sa signature, et l’élément de sa musique dont on se souviendra le mieux.

 

Layla Claire, Allyson McHardy et Damien Pass. (Photo: Vivien Gaumand)

Mise en scène et interprètes

La mise en scène assez classique, signée Florent Siaud, sert bien l’œuvre et permet à l’action de se déployer convenablement dans une scénographie assez sobre, constituée d’éléments architecturaux réalistes en évolution. Les déplacements sont fluides et logiques, le jeu dramatique est bien dirigé.

Le baryton-basse franco-australien Damien Pass incarne Jacques Jaujard avec une voix solide et maîtrisée mais il n’a pas, à mon avis, la présence sur scène, la prestance et le charisme nécessaires pour tenir ce premier rôle et nous convaincre de l’importance vitale de son propos.

France Bellemarre (Esther) est très bonne et parfaitement dans son personnage. On peut en dire autant de Layla Claire, qui incarne la comédienne et femme de la Résistance Jeanne Boitel, et d’Isaiah Bell, très juste en Dr Bruno Lohse.

Allyson McHardy se démarque en étant particulièrement convaincante dans le rôle de Rose Valland, conservatrice de musée et aussi résistante. Avec elle, on n’est jamais déçu.

Le ténor canadien Rocco Rupolo, ancien membre de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, est fantastique dans le rôle d’Alexandre Rosenberg, tandis que le baryton américain John Brancy (Franz Wolff-Metternich), lauréat du Concours musical international de Montréal 2018 est absolument impeccable. Depuis son passage au concours, sa voix a encore gagné en profondeur et il évolue sur scène avec assurance. L’infâme Göring est interprété par Matthew Dalen, qui s’en tire bien, quoique son entrée en scène aurait pu être plus tonitruante. Finalement, Émile Schneider s’avère très bon acteur dans le rôle du jeune handicapé Jacob, fils d’Esther.

Sous la direction inspirée de Jean-Marie Zeitouni, remarquable chef d’opéra, l’Orchestre Métropolitain apporte une riche contribution.

Y aller ou pas?

Sans réserve, on y va! La beauté du monde est un opéra réussi dans une production de grande qualité dotée d’un budget conséquent, avec d’excellents interprètes, une histoire peu racontée auparavant, ainsi qu’un message fort et plus pertinent que jamais à notre époque.

Les prochaines représentations auront lieu les 22 et 24 novembre à 19h30, et le 27 novembre à 14h. 

DÉTAILS ET BILLETS

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