
par Michelle Assay
Hamelin & Richard-Hamelin : on pourrait croire au nom d’un cabinet d’avocats prestigieux. En réalité, il s’agit de quelque chose de bien plus rare : la réunion sur scène de deux des meilleurs pianistes du Québec lors d’un récital à deux pianos promettant à la fois éclat et profondeur.
J’ai déjà eu le privilège de m’entretenir avec ces deux artistes par le passé. Ces rencontres m’ont révélé des musiciens d’une intelligence et d’un talent artistique exceptionnels, mais aussi d’une modestie et d’une chaleur désarmantes.
Ce fut donc un plaisir tout particulier de renouer avec Marc-André Hamelin alors qu’il entamait la partie canadienne de sa tournée actuelle. Je l’ai retrouvé à Kitchener, en Ontario. Pour un pianiste constamment sollicité par un emploi du temps chargé, il s’est montré, comme toujours, généreux de son temps.
« Nous avons toute la matinée », m’a-t-il rassuré. Cette générosité d’esprit est également au cœur de ses partenariats musicaux — et aucun n’en est plus empreint que sa collaboration avec Charles Richard-Hamelin.
Marc-André Hamelin & Charles Richard-Hamelin
« C’est Françoise Davoine (ancienne animatrice bien connue à Radio-Canada), qui, nous connaissant tous les deux, a décidé de nous mettre en contact. », se souvient-il.
Les deux pianistes se sont retrouvés dans l’un des restaurants végétariens préférés de Marc-André à Montréal et ont discuté pendant des heures.
« Très vite, j’ai compris que c’était quelqu’un de vraiment formidable. J’avais déjà entendu certaines de ses interprétations et je savais qu’il était un grand musicien. »
Leur première collaboration a eu lieu un peu plus tard, au Festival de Lanaudière en juillet 2022, où ils ont interprété la Sonate pour deux pianos en ré majeur de Mozart ainsi que son Concerto pour deux pianos. « Ça a tellement bien fonctionné que nous avons décidé de continuer. »
Il est clair que Marc-André a la plus haute estime pour le talent musical de son collègue.
« Il est très poétique », dit-il à son sujet. « Il ne se préoccupe jamais de lui-même en tant que musicien, mais uniquement de ce qui est dans la partition, de ce qui doit être communiqué. »
Lorsque je suggère que cette modestie est une qualité qu’ils partagent, il balaye mon compliment d’un revers de main et le redirige vers son partenaire.
« C’est l’un des interprètes de Chopin les plus remarquables. Son Chopin est tout simplement hors du commun. » (Charles Richard-Hamelin a remporté la médaille d’argent au Concours de piano Chopin de 2015.)

Les deux Hamelin en duo
En tant que duo, leur complicité semble presque instinctive.
« Nous passons beaucoup de notre temps à être du même avis », remarque Marc-André, avec un soupçon d’amusement. « Et la plupart du temps, cela se produit sans que nous ayons à faire grand-chose, ce qui est signe que les choses fonctionnent bien. »
En même temps, les échanges critiques ne manquent pas. « Aucun de nous deux n’hésite à faire des suggestions. Et je prends tout ce qu’il dit très au sérieux, parce qu’il y a toujours une très bonne raison derrière. »
Ce dialogue alimente directement leur objectif commun : sonner, autant que possible, comme un seul instrument.
« Le but est de devenir aussi homogènes et connectés que possible », explique-t-il. « Il est toujours utile de se rappeler que ce que nous faisons n’est pas nécessairement la meilleure solution. Cela nous amène constamment à remettre les choses en question. »
Le répertoire
Leur nouveau programme reflète également cet esprit de collaboration. Les suggestions ont été faites de part et d’autres : la pièce de Medtner a été proposée par Charles, le Mozart s’inscrit dans le prolongement naturel de leur collaboration précédente, tandis que d’autres pièces ont été choisies plus au hasard.
Le « Pas des cymbales » de Cécile Chaminade (extrait de Callirhoé, 1888) a été sélectionné à la demande d’un festival qui souhaitait une œuvre d’une compositrice.
« Je connaissais cette pièce, elle est très captivante », explique Marc-André. « J’en ai même un rouleau pour piano mécanique chez moi. » À l’origine écrite pour orchestre, elle se transforme en un brillant morceau de bravoure pour deux pianos. « Ça fonctionne parfaitement », ajoute-t-il. « Ce n’est pas compliqué, mais c’est très efficace. »
Le Rondo en do majeur pour deux pianos de Chopin présente des défis assez différents. « C’est exubérant, mais pas facile », dit-il. « Il y a des passages, surtout dans ma partie, que je ne peux décrire que par le mot “tricotage” », faisant référence aux textures complexes de la composition.
La musique de Nikolai Medtner, un contemporain proche de Rachmaninov mais bien moins souvent joué, est l’expression d’un univers plus raréfié et introverti. Marc-André lui-même a été une porte d’entrée idéale dans le paysage sonore richement ciselé de Medtner pour de nombreux auditeurs.
Lorsque j’évoque l’admiration de Charles pour son autorité dans ce répertoire, Marc-André détourne le compliment et se concentre sur la musique elle-même.
« La pire chose que l’on puisse faire à Medtner, c’est de l’interpréter de manière passive », dit-il. « À première vue, il n’est pas aussi généreux sur le plan mélodique que Rachmaninov. Mais si l’on prend le temps de pénétrer son univers, on ne pourra plus s’en détacher — c’est fascinant. »
Les Deux pièces, op. 58 sont les seules incursions de Medtner dans le domaine du piano à quatre mains. « C’était un artisan hors pair. Sa maîtrise de la forme est extraordinaire. » Pourtant, leurs textures denses exigent une attention particulière. « Elles finissent par être plus chargées que les œuvres pour piano solo, il faut donc les aborder avec beaucoup de prudence. Il faut écouter attentivement et mettre en valeur certains éléments pour guider l’auditeur — sinon, les merveilles infinies qui se trouvent dans la pièce ne sont pas mises en valeur. »

Les détails
Même dans un répertoire qui peut sembler plus accessible à première vue, les questions d’équilibre et de texture sont essentielles.
Chez Mozart, par exemple, « l’interaction entre les pianos est merveilleuse. Il répartit le matériau d’une manière qu’on retrouve chez peu de compositeurs. »
Leur approche repose donc sur une intervention subtile. « Nous faisons de petites choses, mais nous essayons aussi de ne pas nous mettre en travers du chemin — c’est très important. » Une touche de spontanéité subsiste dans une brève cadence improvisée du troisième mouvement, partagée entre les deux pianistes, un écho de la pratique du XVIIIe siècle.
Percy Grainger
Leur programme se termine par la Fantaisie sur Porgy and Bess de Gershwin de Percy Grainger, une réinterprétation empreinte de vivacité des thèmes de l’opéra de George Gershwin.
« C’est vraiment plus qu’un simple arrangement : c’est une fantaisie de 18 minutes », explique Marc-André. « Grainger aborde cette musique avec un immense enthousiasme, mais aussi beaucoup de respect. »
Il apprécie particulièrement la compréhension pratique que Grainger a de l’instrument. « Il s’est toujours soucié des interprètes : c’est très bien écrit, très attentionné. »
Où s’arrête Gershwin et où commence Grainger, exactement ? « Je pense que Grainger apporte avant tout son enthousiasme débordant pour la musique, mais aussi sa propre manière de la façonner — l’enchaînement des morceaux, les contrastes — ; il crée ainsi un ensemble très cohérent. On ne se demande jamais quand ça va finir; l’œuvre forme une très belle courbe narrative. » Quant au style, « je n’ai jamais vraiment considéré Gershwin comme du jazz pur. Il y a du jazz, bien sûr, mais c’est aussi de la musique populaire — de la musique de danse. »
Ce sens du rythme et du mouvement trouve un écho plus personnel dans le bis prévu : un court tango de Marc-André lui-même, écrit pour duo ou pour deux pianos. « C’est peut-être un peu long pour un rappel », dit-il en souriant, « mais ça fonctionne tellement bien ».
Conclusion
Les questions pratiques, comme qui jouera sur quel piano, sont réglées avec l’absence d’ego caractérisant l’ensemble de leur collaboration. « Nous tenons toujours compte de la personnalité des pianos, de leur comportement acoustique dans la salle et du caractère de la musique. Si les instruments sont trop différents, il faut tout repenser. »
La décision n’est jamais hiérarchique. « L’ego n’a pas sa place ici. Il s’agit de savoir ce qui sert le mieux la musique. »
Notre conversation, à l’image de tant de prestations de Marc-André, oscille avec fluidité entre précision et digression, abordant brièvement les compositeurs, les enregistrements et les intérêts musicaux communs. Tout au long de notre entretien, il reste engagé, réfléchi et discrètement enthousiaste, laissant fréquemment percer une pointe d’humour. Je me rappelle soudain que Charles m’avait déjà décrit son collègue comme « la personne la plus drôle que je connaisse ». Je vois maintenant ce qu’il voulait dire.
Ce n’est que vers la fin que je réalise que le temps a filé. Pour moi, cette journée revêt une signification supplémentaire : c’est Nowruz, le Nouvel An persan. À quelques minutes du passage à la nouvelle année, je m’excuse et explique que je dois appeler ma famille.
« Bien sûr, bien sûr — Bonne année! »
Je pars avec le sentiment d’avoir déjà reçu le plus beau cadeau de Nouvel An qui soit : pas seulement une interview, mais un rappel de l’importance de l’écoute, du partage et d’un sentiment de connexion, exprimés à travers la musique, les échanges et la collaboration.
Marc-André Hamelin et Charles Richard-Hamelin se produisent en récital à la Salle Bourgie le 30 mars et les 1 et 2 avril. Les trois dates affichent complet.
Cette entrevue a été menée et rédigée en anglais par Michelle Assay et publiée par Ludwig van Toronto. Elle a été traduite et adaptée par Béatrice Cadrin pour Ludwig van Montréal.