
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Ludwig van Montréal vous présente une conversation avec un groupe exceptionnel formé de quatre femmes cornistes au sein du même orchestre. En conversation, Catherine Turner, Corine Chartré-Lefebvre, Florence Rousseau et Nadia Côté s’écoutent, se soutiennent, se complètent, se renvoient la balle et se font rire au cours d’un échange à cœur ouvert, à l’image de leur complicité sur scène avec l’Orchestre symphonique de Montréal.
Les quatre collègues ont rejoint l’OSM à différents moments, transformant graduellement une section exclusivement masculine en une section presque exclusivement féminine : l’exception reste Denys Derome, qui continue d’occuper le poste de cor solo associé.
La première arrivée a été Catherine Turner, originaire de l’Ohio : après de premiers postes en Floride et au Texas, elle intègre l’OSM en tant que 2e cor en 2010. Elle continue d’auditionner à chaque occasion qui se présente, poursuivant son rêve d’obtenir le poste de premier cor. Après 11 auditions à l’OSM seulement, dont six pour la chaise de 1er cor, elle atteint son objectif en 2022.
Le parcours professionnel de Nadia Côté la mène à l’orchestre de Windsor, à l’Orchestre Métropolitain et même à l’Orchestre de Shanghai, avant de la voir « jouer à Boucle d’or » à l’OSM pendant plusieurs années, étant appelée comme surnuméraire à occuper en rotation continue les chaises de 2e, 3e ou 4e cors. Depuis 2017, elle s’est installée sur la chaise parfaite pour elle, celle de 4e cor. Elle se passionne parallèlement pour l’enseignement, contribuant à former les cornistes de la relève – dont Florence Rousseau et Corine Chartré-Lefebvre, qui, faisant honneur à la formation reçue, sont venues rejoindre leur ancienne professeure à l’OSM.
Les deux dernières arrivées se connaissent bien : leurs parcours professionnels se sont souvent croisés, dont à l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières. « Ça fait longtemps qu’on joue dans plein de configurations différentes, avec toujours autant de fun! » Florence Rousseau a intégré les rangs de l’OSM comme 3e cor en 2022 et Corine Chartré-Lefebvre est venue compléter le groupe en tant que 2e cor en 2024. Dans les deux cas, elles ont d’abord dû traverser l’étape de la probation, qui s’est conclue un an après leur audition par leur admission officielle comme membre permanente de l’orchestre.
Dans un échange en chassé-croisé, les quatre cornistes reviennent sur leur parcours de femmes dans un univers d’hommes, sur l’importance de la représentation, sur les développements, positifs et négatifs, qu’elles constatent dans leur milieu et sur le bonheur qu’elles éprouvent à jouer ensemble.
Sur le fait d’être des femmes dans une chasse-gardée masculine
NC : J’étais vraiment jeune quand j’ai commencé comme surnuméraire : j’étais juste impressionnée de jouer dans l’OSM. Je trouvais que c’était intimidant d’arriver là-dedans, mais c’était « comme ça », c’était normal de jouer juste avec des hommes.
CT : Quand on étudie un instrument de la famille des cuivres, on est constamment entourée d’étudiants masculins. Aujourd’hui, c’est en voie de devenir plus équilibré, mais à l’époque où Nadia et moi étions étudiantes, c’était encore le cas. Quand j’ai commencé à l’orchestre, on était deux femmes dans la section des cuivres, Vivian Lee au trombone et moi. Ça a été ça pendant longtemps.
NC : À Chicoutimi on était deux filles, alors j’étais habituée. J’imaginais que je serais tout le temps la seule fille. Le fait de ne pas toujours jouer avec les mêmes orchestres nous permet de voir d’autres exemples aussi : à l’Orchestre du Centre national des arts, il y avait beaucoup de femmes, c’est là que j’ai vu que ça se pouvait d’être une femme, d’avoir des enfants et de jouer du cor. Je ne m’imaginais pas que c’était possible d’être enceinte et d’être à l’aise pour jouer du cor, mais j’ai vu plusieurs collègues le faire : il y en une qui a joué jusqu’à ce qu’elle ait ses contractions, elle était rendue aux 20 minutes! Je les ai vues revenir après et être aussi bonnes.
CT : Ce que je trouve plus important que le fait d’avoir plusieurs femmes dans la section maintenant – ce qui est très excitant, après avoir été entourée d’hommes pendant toute ma carrière jusqu’à ce point-ci – , c’est qu’on soit toutes amies, qu’on s’entende bien, qu’on se respecte mutuellement, que tout le monde joue bien et qu’on a envie de jouer ensemble. Si jamais il y a quelque chose qui ne marche pas, on peut en parler, personne n’a un ego qui se heurte aux autres. Ce n’est pas le fait qu’on est toutes des femmes qui donne ce résultat-là, mais je pense que d’une certaine façon, ça rend les choses quand même plus faciles. Et on comprend toutes ce que c’est que d’être une femme jouant d’un cuivre professionnellement – cette compréhension profonde de ce que chacune d’entre nous a traversé contribue à ce qu’on se comprenne mieux et qu’on travaille mieux ensemble
Sur l’importance de la représentation
NC : Je pense que de voir que c’est possible, ça enlève une couche de stress. Le pouvoir de voir quelqu’un qui nous ressemble sur scène, ça rend ça plus facile d’y croire.
FR : Je pense que c’est important. J’ai traversé une période pendant mes études en Angleterre où j’ai réalisé que mes quatre professeurs étaient des hommes costauds. J’ai commencé à me demander si les difficultés que je rencontrais à jouer fort, c’était parce que je suis menue et que ce ne serait juste pas possible pour moi de jouer fort. Ça a vraiment ouvert des portes pour moi de prendre des cours avec des femmes, surtout au niveau de la confiance. Je me suis rendue compte que c’est possible et que ça existe, des femmes qui jouent fort.
CCL : Ici, à Montréal et au Québec, on est beaucoup de femmes parmi les cornistes surnuméraires, je dirais peut-être même une majorité. Mais de façon générale, il y a un grand nombre de cornistes, en partant.
NC : Quand je suis arrivée, il y avait beaucoup moins de cornistes, c’était les mêmes qui faisaient tout. Pour la génération avant moi qui avait le goût de continuer à jouer du cor avant d’avoir des enfants, etc., ça paraissait moins possible. De ma génération, il y en a toute une gang qui a continué, mais qui a quand même fini par arrêter plus tard. Maintenant dans les écoles, il y en a de plus en plus de filles qui choisissent d’aller en musique. En cor, à McGill, on a beaucoup plus de filles que de garçons.
Sur la moins grande présence de femmes dans les autres sections de cuivres
CCL : C’est sûr qu’à talent égal, peu importe qui gagne, cette personne-là va être la bienvenue. Ça serait quand même bien d’avoir la parité.
Sur les femmes cheffes d’orchestre
FR : Être cheffe et être femme, ça doit être extrêmement difficile, j’ai beaucoup de respect pour tout le monde qui choisit de le faire. Une femme qui est dans une position de contrôle va souvent se faire dire qu’elle est trop militante, ou trop sensible, mais on ne dit jamais ce genre de chose pour les chefs hommes. J’essaie d’être vraiment neutre pour chaque nouvelle personne qui est sur le podium.
NC : Même chez les chefs hommes, il y en a des bons et des moins bons. J’aimerais voir plus de cheffes, ça nous fait découvrir quelque chose d’autre.
CT : Je pense que la voie d’accès pour les femmes est établie maintenant. Plus de femmes ont été en mesure de faire des études dans ce domaine-là, elles s’y consacrent depuis qu’elles sont jeunes.
FR : J’ai l’impression que le mouvement #metoo a eu un effet à ce niveau-là, que les ouvertures actuelles sont une extension naturelle des réflexions qui ont été entamées à ce moment-là.
CCL : Peut-être aussi que les retraites anticipées amenées par la pandémie ont eu pour conséquence un renouvellement, que ce soit dans les postes d’administration ou ailleurs, qui a eu des influences là-dessus.
Sur les cohortes actuelles d’étudiant·e·s et l’état de l’enseignement de la musique
NC : Depuis la pandémie, les élèves sont rendu·e·s vraiment anxieux. Quand tu vois dans les journaux que la pire affaire dans la vie, c’est d’être artiste… On a moins d’élèves. Ceux qui viennent en musique n’y croient pas et sont constamment en autosabotage. Je vois plus de stress qu’avant chez les élèves. Les parents aussi ont peur.
CCL : À mon avis, ça date d’avant ça. Les cohortes sont plus petites, il y a des coupures dans les programmes de musique. On vient toutes de programmes de musique au secondaire. S’il y a des coupures, ça crée déjà une insécurité de savoir que ce n’est pas là qu’il y a de l’argent.
NC : Des fois, il y a de la musique dans les écoles, mais sans accès à un prof privé. Quand ces élèves-là arrivent au cégep plus tard, ils ont des croûtes à manger très rapidement parce qu’ils n’ont pas eu une formation de qualité au secondaire.
CT : Là où je suis allée à l’école, le programme d’harmonie commence maintenant plus tard qu’avant. Si les parents ne prennent pas la décision de mettre leur enfant dans un programme de musique par ailleurs, les enfants commencent leur apprentissage deux ou trois ans plus tard que nous on l’a fait, ce qui les place déjà à un désavantage.
Les quatre cornistes ne peuvent pas changer le cours des choses d’un coup de baguette magique, mais elles apportent du changement dans leur milieu de travail par le simple fait de leur présence et de l’esprit positif régnant entre elles. Denys Derome, entré à l’OSM 10 ans avant Catherine Turner et témoin de l’évolution de sa section, l’exprime ainsi :
DD : Je me sens profondément privilégié de travailler avec Nadia, Catherine, Florence et Corine. L’arrivée, au fil du temps, de chacune de ces collègues exceptionnelles a vraiment apporté un souffle nouveau : une excellence artistique inspirante, une bienveillance remarquable et une énergie positive qui ont enrichi mon expérience à l’orchestre de façon très tangible, jour après jour. Et honnêtement, quand je pense à tous les programmes qu’on va jouer ensemble dans les prochaines années, je ressens un immense enthousiasme.
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