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ENTREVUE | Avec Dear Lara, Lara St. John fait la lumière sur les dessous sordides du monde de la musique classique

Par Ludwig Van le 4 mars 2026

Image tirée du film Dear Lara de Lara St. John (Photo : courtoisie de Lara St. John)
Image tirée du film Dear Lara de Lara St. John (Photo : courtoisie de Lara St. John)

par Marc Glassman

La réputée violoniste canadienne Lara St. John a récemment présenté son documentaire Dear Lara en première mondiale au prestigieux Festival international du film de Santa Barbara.

Dear Lara, réalisé par St. John, produit par Patrick Hamm et monté par Christie Herring, a reçu un accueil enthousiaste de la part du public venu assister à l’une des quatre séances de visionnement dont il a fait l’objet et comptait parmi les candidats au Prix du public. Le film porte sur un sujet difficile auquel St. John, comme trop d’autres personnes, a eu à faire face personnellement : les abus sexuels dans le monde de la musique classique.

Le critique de cinéma Mark Ziobro a salué le film dans The Movie Buff : « Dear Lara est un documentaire puissant, difficile — et nécessaire. » Ziobro poursuit en précisant que le propos fondamental du film, dont le titre fait référence aux nombreuses lettres reçues par Lara St. John après qu’elle a révélé publiquement les abus qu’elle a subis, n’est pas de se pencher spécifiquement sur le cas de Lara, mais qu’il a plutôt pour objectif de donner une voix et du soutien aux innombrables femmes traversant des épreuves du même ordre.

Car c’est à ce combat que s’applique Lara St. John, mobilisant toute sa force de caractère dans la création de ce film pour en faire un levier de changement.

 

Contexte

Lara St. John a été violée à l’âge de 14 ans par son professeur de violon Jascha Brodsky, alors âgé de 78 ans, en 1985, au Curtis Institute of Music. Elle a fait un rapport auprès de la direction de l’école, qui n’a entrepris aucune action. Ce n’est qu’en 2019, après qu’elle a parlé publiquement de son histoire, que l’Institut Curtis lui a offert des excuses.

Le geste courageux posé par St. John en dévoilant l’agression qu’elle a subie a conduit d’autres survivantes à lui faire part de leurs propres expériences.

Dear Lara met en lumière l’existence d’un schéma récurrent, où des hommes occupant des positions d’autorité dans des orchestres et des établissements d’enseignement abusent de jeunes personnes talentueuses mais sans pouvoir. Ces actes sans scrupules laissent des marques profondes sur les vies de ces jeunes personnes. Le documentaire s’attaque avec lucidité à cette situation tenace, qui n’est bien sûr pas l’apanage du monde de la musique classique. Cependant, certains mécanismes inhérents à la structure de celui-ci créent un terreau fertile pour que ce type de situation se développe et demeure impunie : relation étroite entre élève et maître révéré, cours privés dans des locaux sans fenêtres, précarité du statut de musicien·ne pigiste qui promeut une culture du silence

Le film présente les témoignages de musicien·ne·s ayant survécu à des abus — Lusiana Lukman, Lisamarie Vana, Mascha van Sloten, Heather Bird, Zeneba Bowers, Samuel Schultz — ainsi que les contributions de journalistes allié·e·s de la cause tels qu’Anne Midgette et Sammy Sussman, du directeur du Conservatoire d’Amsterdam Okke Westdorp et du frère de Lara, Scott St. John. Une autre intervenante majeure dans le film est la hautboïste Katherine Needleman, qui, avec St. John, se tient sur la ligne de front de ce combat contre les abus toujours en cours.

Le coût de cette prise de parole franche peut être élevé : Lara St. John fait actuellement l’objet d’une poursuite en diffamation intentée par Jonathan Carney, ancien violon solo de l’Orchestre symphonique de Baltimore, que Katherine Needleman a accusé de harcèlement sexuel dans une plainte déposée en septembre 2018.

Lara St. John n’en continue pas moins de se tenir fièrement debout, désormais équipée d’un outil précieux sous la forme de ce documentaire sans concessions.

Marc Glassman (LV) s’est entretenu pour Ludwig van avec Lara St. John lors du Festival du film de Santa Barbara, où Dear Lara a été présenté en première mondiale.

 

Image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie de Lara St. John)
Image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie de Lara St. John)

Entrevue avec Lara St. John

LV : Qu’avez-vous ressenti à la première du film à Santa Barbara?

LSJ : C’était vraiment quelque chose de pouvoir enfin montrer le film. C’est étrange, d’une certaine façon : je montre la pire chose qui me soit jamais arrivée devant une salle pleine de gens qui regardent tout ça sur un écran.

LV : Quelle a été la réaction de l’organisation du festival?

LSJ : Le festival avait déjà programmé trois séances de projection pour Dear Lara, et ils ont décidé d’ajouter une quatrième projection après que le film a été désigné comme l’un des films les plus appréciés du festival. C’est plutôt stupéfiant, compte tenu du sujet. J’ai été vraiment touchée par le nombre de personnes venues de partout en Amérique du Nord, même des gens que je connais à peine, mais qui estiment que ce film a quelque chose d’essentiel à dire.

LV : Qui était présent et comment le public a-t-il réagi?

LSJ : Beaucoup de personnes apparaissant dans Dear Lara étaient là : Katherine Needleman, bien sûr, ainsi que les journalistes Anne Midgette et Sammy Sussman. Mon frère Scott était présent, de même que Lusiana Lukman, du Classical Music Conservatory de Toronto, dont le témoignage avait justement été rapporté cette fin de semaine-là dans le Toronto Star.

Des périodes de vingt à vingt-cinq minutes étaient prévues après chaque projection pour que nous répondions aux questions. Beaucoup de spectateurs venaient du milieu musical. Lors de la deuxième journée, une femme a tenté de poser une question, mais elle a fondu en larmes et a simplement dit : « Moi aussi, j’étais violoniste. Mais je ne le suis pas devenue, parce que la même chose m’est arrivée. »

Il y avait des gens du milieu universitaire, notamment de la côte Ouest, et des gens du monde de la musique de film à Los Angeles. J’ai retrouvé des personnes que je n’avais pas vues depuis des années et qui avaient fait de longs voyages pour être là. J’ai été profondément touchée par la quantité de gens qui s’étaient déplacés, parfois de loin. J’en retiens plusieurs, mais une des nombreuses personnes dont la présence m’a frappée est Thula, une altiste et compositrice dont le nom complet est Nokuthula Ngwenyama qui avait traversé le pays depuis la côte Est. Nous ne nous étions pas vues depuis des années.

 

Lara et Scott St. John, image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie Lara St. John)
Lara et Scott St. John, image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie Lara St. John)

LV : Et la réaction du grand public du festival?

LSJ : Les personnes qui n’ont rien à voir avec la musique classique sont sous le choc. Je crois que l’image que les gens ont de nous est celle d’artistes gambadant de-ci de-là, jouant de jolis airs sur des instruments vieux de quatre cents ans, ce qui n’est pas entièrement faux, mais ils n’imaginent pas qu’un envers aussi sordide se cache sous toute la belle musique.

En fait, c’est étrange qu’ils en soient aussi étonnés, parce que ce type de problème surgit précisément quand des hommes adultes détiennent un grand pouvoir sur des femmes et des enfants. Je sais qu’il existe de nombreux chefs d’orchestre, violons solos et professeurs remarquables. Mais ce type de relation hiérarchique attire aussi ceux qui cherchent à abuser de ce pouvoir. On l’a vu chez les scouts, dans l’Église catholique, et plus récemment dans le monde de la gymnastique. Il faut braquer la lumière sur tout cela.

LV : On m’a dit que vous avez donné un bref concert après l’une des projections.

LSJ : Oui, j’ai joué environ douze minutes après la matinée du dimanche. J’ai interprété une courte gigue de Bach, puis la Fantaisie La Jeune Fille et la Mort de Schubert dans un arrangement pour violon seul que j’ai réalisé moi-même à partir à la fois du lied et du quatuor, et qui sert de thème récurrent dans le film. J’ai perçu quelques sanglots dans la salle.

LV : Est-ce différent de présenter un film plutôt que de donner un concert?

LSJ : Oui, c’est tout à fait différent. Pour la troisième projection, je n’ai pu arriver que pour la séance de questions à la fin, et j’ai réalisé que le public avait vu le film sans que je sois là. Ça m’a fait une sensation étrange.

LV : Votre équipe principale était-elle présente pour les premières projections?

LSJ : Oui, mes producteurs étaient là, dont deux personnes qui se sont données à fond sur le film : Patrick Hamm, qui en a tourné une grande partie, et Christie Herring, ma monteuse. Ils comptent énormément pour moi.

Il y a des années, j’avais entrepris d’apprendre seule comment filmer et monter des vidéos de musique, excédée par des monteurs incapables de synchroniser correctement le jeu du violon. Je ne partais donc pas entièrement de zéro pour ce projet. Mais après la Covid, lorsque je me suis remise, j’ai trouvé Patrick, qui a joué un rôle déterminant pour donner aux tournages un cadre plus professionnel. Pour l’interview de Lusiana à Toronto, par exemple, il était avec moi et s’occupait des caméras, des lumières, du son. J’ai fait beaucoup des premières interviews seule : j’installais moi-même les caméras et l’éclairage, et je filmais. Avec Patrick, tout est devenu bien plus simple, parce que je pouvais me concentrer sur l’entretien et sur le récit de la personne en face de moi.

C’est par Patrick que j’ai ensuite rencontré Christie. Je suis novice en matière de longs métrages, et je dois dire que le montage documentaire est ce qu’il y a de plus difficile. Grâce à Christie, nous avons réussi à construire un arc narratif. Après de nombreuses discussions et d’innombrables versions, on a atteint un résultat où chaque plan du film a une raison d’être probante. Maintenant, on a un tout cohérent où toutes les parties se tiennent.

L’un de nos objectifs principaux, par exemple, était de montrer clairement à quel point ce type de situation est répandue de façon globale à travers le monde, et je crois que c’est évident à présent. Beaucoup de membres du public ont souligné qu’ils n’avaient pas décroché une seule fois, et pourtant, à 93 minutes, c’est un documentaire long.

Des musicien·ne·s sont venu·e·s me voir pour me dire : « Dieu merci, vous faites enfin la lumière sur tout ça. » C’est vraiment bon à entendre.

Christie a géré toute la post-production et a pris en charge toutes les démarches relatives à l’utilisation équitable des propos recueillis lors des interviews. Elle a travaillé avec des avocats spécialisés en protection de la vie privée. Je n’aurais jamais pu faire cela seule.

 

Extrait de la lettre d'acceptation de Lara St. John au Curtis Institute. Image tirée du film Dear Lara (Photo : courtoisie Lara St. John)
Extrait de la lettre d’acceptation de Lara St. John au Curtis Institute. Image tirée du film Dear Lara (Photo : courtoisie Lara St. John)

LV : Pour diffuser le film dans des festivals et auprès du public, il faut être représenté. Est-ce déjà le cas?

LSJ : Oui, nous sommes désormais représentés par Blood, Sweat and Honey, qui se consacre aux films indépendants. Alex Nohe et Jeff Dowd, un vétéran du Festival de Sundance, en sont les directeurs. Annie Jeeves est notre attachée de presse. Nous travaillons ensemble pour définir une stratégie de présentation du film.

En tant que réalisatrice débutante, j’apprends comment présenter un film dans des festivals, puis viser une distribution en salles et sur les plateformes de streaming. Je sais maintenant que cette étape est généralement suivie de projections spéciales dans des établissements d’enseignement et lors d’événements thématiques.

Plus de vingt écoles m’ont déjà contactée, ce qui est très encourageant. Il est essentiel que les gens prennent conscience des violences sexuelles et des discriminations de genre qui imprègnent le monde de la musique classique. Katherine Needleman mène ce combat dans le milieu orchestral, et je m’attaque au secteur de l’éducation.

Pour moi, il s’agit autant de prévention que de justice. Je veux simplement que ça cesse. Et je sais que ça continue. Certaines des écoles qui m’ont contactée pour discuter de la possibilité d’une projection ont connu de nombreux cas d’abus. Les dommages causés sont immenses, et il faut y mettre un terme.

LV : Pouvez-vous nous donner une indication d’à quel point ce film compte pour vous?

LSJ : Avant, j’étais propriétaire d’un appartement à Manhattan, sur l’Upper West Side. Maintenant, j’ai un documentaire à la place. Certes, j’ai bénéficié du soutien de mon mari et d’autres personnes, mais je ne voulais pas de subventions ni avoir de comptes à rendre à des bailleurs de fonds. Je voulais faire ce film le plus librement possible.

LV : Maintenant que vous avez mis en lumière ces pratiques profondément ancrées dans le milieu classique, quelles sont les solutions?

LSJ : Dans le film, de très bonnes façons de faire sont proposées par le Conservatoire d’Amsterdam. L’une d’elles est la formation d’équipes de professeurs pour l’enseignement : le fait d’avoir deux mentors plutôt qu’un réduit l’emprise d’un professeur sur un·e élève.

Une autre consiste à supprimer les serrures sur les portes lors des cours individuels avec de jeunes élèves. Au Conservatoire d’Amsterdam, tout est vitré : il n’y a aucune porte, en fait.

Les écoles de musique et les orchestres devraient exiger des vérifications des antécédents judiciaires pour tout nouveau membre du personnel. Ils devraient demander pourquoi certaines personnes ont été autorisées — ou contraintes — à quitter leurs institutions précédentes.

Lorsque des parents visitent des établissements, ils devraient s’assurer que tous les studios et bureaux où leurs enfants seront amenés à interagir avec leurs professeurs disposent de fenêtres. N’est-ce pas là une exigence tout à fait raisonnable?

 

Lara et Scott St. John. Image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie de Lara St. John)
Lara et Scott St. John. Image tirée du film Dear Lara. (Photo : courtoisie de Lara St. John)

LV : Quel est votre espoir le plus grand concernant ce film et votre campagne contre les abus systémiques dans le monde de la musique classique?

LSJ : Je veux assainir cette profession afin que les femmes et les enfants puissent y évoluer dans des conditions d’égalité et de bien-être. Il faut que les choses changent pour que des personnes comme Lusiana ne se retrouvent plus dans des situations comme la sienne, où elle a été abusée par Boris Berlin et qu’il puisse s’en tirer avec impunité. Cette négligence pure et simple de la part des directions d’écoles de musique et des établissements universitaires est inacceptable.

Marci Hamilton, qui apparaît dans le film, est l’ancienne directrice de Child USA, un groupe de réflexion spécialisé dans les questions d’abus d’enfants. Je travaille avec elle à l’adaptation d’un référentiel de qualité, un système de points que les écoles sont encouragées à adopter. Un prototype existe déjà, et nous allons l’adapter spécifiquement aux écoles de musique.

J’ai évalué le Curtis Institute à travers le prisme de ce prototype : il en est sorti avec 21 %. Les parents devraient prendre ce type d’évaluation en considération. Si nous parvenons à établir un standard de qualité pour les établissements et à créer un site où les familles pourraient vérifier si une école offre un environnement véritablement sûr pour leur fille, j’en serais très heureuse. Je crois qu’on aurait alors vraiment accompli quelque chose pour rendre la profession bien plus sécuritaire.

Il existe déjà un site appelé We Had No Idea. La femme qui le gère a fait le voyage depuis San Francisco pour la première. Elle fait ce qu’elle peut. Le site répertorie les auteurs d’abus ainsi que les écoles et orchestres où ils ont travaillé. Pour limiter les risques juridiques, elle ne les y inscrit que si elle peut citer au moins deux articles de presse, ou s’il y a eu une enquête ou une condamnation. Nous savons qu’il en existe des centaines d’autres, le travail doit donc se poursuivre.

LV : Et au Canada?

LSJ : J’ai eu des échanges avec The Gatehouse, une organisation ontarienne qui soutient les survivant·e·s d’abus sexuels et les aide à reprendre le contrôle de leur expression individuelle. J’y ai récemment assisté à une lecture publique par Ghrian Shine d’extraits de son livre sur les abus sexuels intergénérationnels, intitulé Breathing the Night Out. Ça a été une expérience intense, mais au final remplie d’espoir.

Je pense que The Gatehouse accomplit un travail remarquable. Je serais certainement heureuse de pouvoir contribuer à faire avancer les choses au Canada.

Cette entrevue a été rédigée en anglais par Marc Glassman et publiée par Ludwig van Toronto. La publication originale peut être consultée ici. Elle a été traduite et adaptée par Béatrice Cadrin pour Ludwig van Montréal. 

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