
Je ne me souviens pas d’un concert qui ait autant déjoué mes attentes que celui du Chœur de chambre philharmonique d’Estonie (CCPE), dimanche soir à la Maison symphonique. La faute en est entièrement la mienne : tout en connaissant l’excellente réputation du chœur et de son chef fondateur Tõnu Kaljuste, j’anticipais de sombrer dans un état contemplatif un peu hypnotique durant la première partie consacrée à la musique d’Arvo Pärt, dont le CCPE est spécialiste et un collaborateur étroit. Mon snobisme envers les œuvres d’Arvo Pärt en a pris pour son rhume : je n’ai pas sombré, non, j’ai plutôt été élevée et transportée d’émerveillement. C’est un des concerts les plus réussis qu’il m’a été donné d’entendre, que ce soit au niveau de l’exécution frôlant la perfection et de la direction raffinée que du choix des œuvres et du déroulement du programme.
Le CCPE a en commun avec les ensembles a cappella britanniques, souvent considérés les modèles du genre, le fondu sublime des voix et la communion des membres au service de l’ensemble. L’esthétique sonore du CCPE conserve cependant le corps et la substance qui me manquent généralement dans les sonorités éternellement désincarnées des Solomon’s Knot, Tallis Scholars et autres King’s Singers. Même dans les hauteurs stratosphériques, les sopranos ne se retirent pas, mais restent entièrement présentes et assurées, avec une égalité de timbre remarquable et des attaques souples. La qualité du fondement grave n’est pas en reste, tel que démontré par les profondeurs souples et sonores des basses et surtout de Henry Tiisma.
Aujourd’hui âgé de 72 ans, le chef Tõnu Kaljuste poursuit une lignée de grands chefs de chœur scandinaves : son père Heino Kaljuste (1925-1989) était un chef de chœur impliqué auprès de chorales d’enfants et est responsable de l’introduction de la méthode Kodaly en Estonie. (La chaîne publique de télévision ERR, l’équivalent estonien de Radio-Canada, produisait en 1994 une capsule hommage de 20 minutes à Heino Kaljuste dans laquelle on peut, même sans comprendre l’estonien, constater son talent de pédagogue et de chef. À 10:34, on le voit diriger un chœur de jeunes femmes dans le premier chant des Nuits à la montagne de Zoltan Kodaly.) Après des études à Tallinn et au Conservatoire de Leningrad, Kaljuste fils approfondit sa formation en direction chorale auprès, entre autres, du légendaire chef et enseignant suédois Eric Ericson (1918-2013).
Depuis 2021, Tõnu Kaljuste est de retour à la direction musicale et artistique du chœur qu’il a fondé, après une absence de 20 ans. Il dirige avec une autorité détendue et des gestes discrets mais réflétant en tout temps le résultat visé, qualités qu’il a en commun à la fois avec son père et avec Ericson, à en juger par ce court vidéo. (En entrevue avec la revue Choir & Organ en 2024, Kaljuste nommait également Claudio Abbado comme étant « la personne qui m’a apporté plusieurs réponses dans le domaine de la direction. »)
La première partie, disais-je, était consacrée à une sélection d’œuvres pour chœur a cappella d’Arvo Pärt, qui célébrait à l’automne dernier son 90e anniversaire. Kaljuste a développé une association étroite avec la musique de son compatriote, dont il a créé certaines œuvres, avec le CCPE ou d’autres ensembles.
La sélection d’œuvres présentait un éventail de caractères et de textures musicales beaucoup plus varié que ce que ma vision étriquée de la musique de Pärt me laissait entrevoir. (Je retiens clairement difficilement les leçons : il y a plus de 20 ans, j’avais été émue par la découverte de son Cantus pour Benjamin Britten et il y a à peine quelques années, j’ai chanté Which is the Son of…, la deuxième œuvre au programme de dimanche et une composition bien éloignée du tintinnabulisme pour lequel Pärt est principalement connu.)
En ouverture, le Magnificat, une des œuvres vocales de Pärt les plus souvent programmées, permettait de prendre d’emblée la mesure des qualités de l’ensemble et de ressentir, certes un peu tard dans mon cas, un sentiment d’anticipation excitée à la perspective de ce qui allait suivre. La pièce suivante, Which was the Son of…, a offert une confirmation éclatante de la palette de couleurs dont dispose le CCPE et de sa polyvalence. Pärt y compense le caractère répétitif du texte (il ne s’agit que d’une longue liste de la généalogie de Jésus remontant 23 générations de noms masculins jusqu’à Adam fils de Dieu tirée de l’Évangile selon Saint Luc) en variant les nuances et les textures, parfois homophoniques, parfois contrapuntiques. Dans The Deer’s Cry, inversement, le compositeur exploite la répétition du texte pour en tirer un ostinato qui, croissant en intensité, s’épanouit éventuellement pour permettre aux voix d’hommes de rejoindre l’appel des voix supérieures.
Dans Dopo la vittoria, dont le texte raconte la création du Te Deum par Saint Ambroise et Saint Augustin, Pärt s’inspire clairement des organums médiévaux avec des passages en quartes et quintes et, au cour de la progression du récit, contraste les passages en harmonies sans tierces et au contraire remplies de tierces et de sixtes. La première partie concluait par trois extraits du Kanon pokajanen, un texte en slavon d’église de la tradition orthodoxe, dont la « Prière après le Canon » dans laquelle Kaljuste a mis en valeur un quatuor de solistes formé de la soprano Yena Choi, de l’alto Marie Roos, du ténor Danila Frantou et de l’excellente basse Henry Tiisma.
La première partie ayant eu sur moi un effet d’un choc esthétique, pratiquement une conversion pour employer un vocabulaire mystique approprié aux œuvres présentées, j’avoue avoir eu moins de réserves de concentration pour la deuxième partie : j’ai regrettablement plus ou moins suivi la pièce Piispa ja pakana (L’Évêque et le païen) de Veljo Tormis, un compositeur majeur du répertoire vocal estonien. J’ai trouvé trop propre et contrôlée l’exécution des Cries of London de Luciano Berio, un assemblage de sept courtes pièces évoquant les cris de marchands de rue dans le Londres du Moyen-Âge. Cela dit, la pièce est d’une exécution complexe dont les défis ont été relevés sans sourciller par le CCPE. J’ai été conquise par Iris d’Evelin Seppar, seule compositrice au programme : elle y évoque admirablement l’iridescence de la rivière et l’amalgame des bleus de l’eau et du ciel décrits par le poème de Jaan Kaplinski.
Le fin doigté démontré par Tõnu Kaljuste dans la conception du programme nous réservait une nouvelle surprise en choisissant comme conclusion officielle (deux rappels allaient suivre) « Father Death Blues » de Philip Glass. L’opéra de chambre Hydrogen Jukebox, dont cet extrait est tiré, est le fruit d’une collaboration entre Glass et le poète beat Allen Ginsberg. Au-delà de l’intérêt musical de cette conclusion à la fois inattendue et efficace, je soupçonne fortement que l’inclusion d’un texte de ce mouvement de la contre-culture activiste n’est pas anodin. Rappelons que les concerts du CCPE à Montréal et à Toronto venaient après une série de concerts aux États-Unis. Selon l’article Wikipedia en français qui y est consacré, Hydrogen Jukebox est un vaste tableau « dont la charge critique, ironique et lyrique fustige les travers de l’Amérique du Nord des années 1950 à 1980 ». Et plus loin : « Pour Allen Ginsberg, l’ouvrage pointe du doigt les éléments qui menacent notre civilisation. En décrivant tout ce qui complote contre la survie de notre monde, l’opéra délivre en effet un oxygène salvateur. Pour Allen Ginsberg, il s’agissait de « soulager la souffrance humaine par une prise de conscience aiguë des obsessions, névroses et problèmes que nous rencontrons en cette fin de millénaire ». »
J’oublie quel a été le premier rappel (pourtant bien réussi), mais la charmante berceuse provenant du Groenland présentée en deuxième et dernier rappel ne vient que confirmer cette impression que Kaljuste prenait position par ces choix. Né en 1953, il a connu l’occupation communiste des pays baltes par l’URSS : sa génération a perfectionné l’art de passer des messages sans en avoir l’air. Il est dans l’heureuse position de marquer les esprits par le niveau remarquable des prestations musicales qu’il dirige et de pouvoir s’en servir pour faire de la contrepropagande. Alors que plusieurs artistes manifestent en annulant leurs concerts aux États-Unis, la décision du CCPE d’aller de l’avant avec sa tournée n’est pas un acte d’insconscience ou un manque d’engagement, mais au contraire une mission d’espoir et d’encouragement à la résistance.