Ludwig Van Montreal

CRITIQUE | Mozart et ses muses : une chanteuse inspirée, un chef qui l’est moins

Sarah Dufresne (Photo : Brent Calis); Nicolas Ellis (Photo : courtoisie)

Le soir de la Saint-Valentin, des amoureux·ses de la musique ont rempli la Salle Bourgie pour entendre le concert conjoint des Violons du Roy et de l’Orchestre de l’Agora dirigé par Nicolas Ellis, premier chef invité du premier ensemble et chef fondateur et directeur artistique du second. Le programme, intitulé Mozart et ses muses, s’inspirait habilement de la fête du jour pour présenter une sélection de trois arias composées par Mozart pour une sœur différente de la famille Weber : Josepha, Aloysia, de qui il s’est d’abord épris, avant d’être conquis par et d’épouser Constanze. La soprano invitée Sarah Dufresne donnait vie à ces pièces, dont la présentation était entrecoupée d’interludes instrumentaux et encadrée par l’ouverture de Don Giovanni et par la Symphonie no 38, dite « Prague » après l’entr’acte.

Sarah Dufresne

Le nom de Sarah Dufresne a circulé largement à l’automne 2024, alors qu’elle laissait tout le monde pantois par son interprétation magistrale d’Ophélie dans la production de l’Opéra de Montréal du Hamlet d’Ambroise Thomas. Elle est tout autant à sa place dans ces airs de colorature mozartiens. Elle maintient une articulation d’une clarté imperturbable même à travers les passages les plus exigeants et passe d’un registre à l’autre sans jamais rien perdre de son timbre à la fois perlé et robuste.

Le premier air qu’elle a chanté, Schon lacht der holde Frühling K. 580, a été composé par Mozart pour Josepha, l’ainée des sœurs Weber et celle qui allait plus tard créer le rôle de la Reine de la nuit dans La flûte enchantée. Schon lacht exploite les coloratures éclatantes et la tessiture étendue qui faisaient la réputation de la chanteuse. Par contraste, Nehmt meinen Dank, composé pour les adieux d’Aloysia au théâtre qu’elle quittait pour un autre engagement, est nettement moins virtuose, mais gracieux et touchant. Dufresne a infusé son premier « Nehmt » d’un ressenti profond qui a tout de suite capté l’oreille. Son dernier numéro était « Et incarnatus est » de la Messe en do mineur, que Mozart, jeune marié, a composé à l’intention de Constanze. Le trio de bois composé de Myriam Genest-Denis à la flûte, d’Élise Poulin au hautbois et de Gabrièle Dostie-Poirier au basson a formé un dialogue sensible avec la soprano.

Orchestres et chef

Je conserve la naïveté de croire que l’exercice de combiner deux orchestres doit avoir un objectif autre que de mousser les revenus de billetterie. Soit la combinaison fait naître quelque chose de nouveau en s’appuyant sur les forces de l’un et l’autre (« A + B = Ensemble AB »), soit l’expérience ou la spécialisation plus poussée de l’ensemble A influence l’ensemble B, avec pour résultat un « Ensemble A 2.0 ». Le résultat le moins intéressant est celui de « A + B = Ensemble -A-B », où chaque ensemble perd son unicité sans pour autant que prenne forme une identité sonore nouvelle et intéressante.

Certes, les contraintes posées par les heures de répétition limitées jouent un rôle. Une augmentation du nombre d’instrumentistes sur scène entraîne forcément une augmentation des honoraires à verser, et il est probable qu’en cherchant à limiter les dépenses ailleurs, on tranche dans les heures de répétition.

Le manque de temps n’est cependant pas seul responsable de l’exécution complètement indifférenciée des extraits du ballet Thamos, roi d’Égypte et de la Symphonie de Prague livrée samedi soir par les forces combinées des Violons du Roy et de l’Orchestre de l’Agora. Un chef conscient des limites de temps arrive préparé jusqu’au bout des doigts, voit venir chaque cadence rompue, chaque changement impromptu vers le mode mineur, chaque septième ajoutée et sait quelle voix intérieure faire ressortir à un moment particulier. Même si ces éléments n’ont pas été pratiqués en répétition, le chef est capable d’indiquer durant le concert même un changement de couleur, une respiration ou un phrasé – d’autant plus que, dans le cas présent, Nicolas Ellis avait devant lui des instrumentistes non seulement aguerri·e·s, mais familiers avec sa direction. J’ai bien noté quelques legatos indiqués aux altos et violoncelles, mais il y avait beaucoup, beaucoup plus à faire, pour tirer la substantifique moelle du style mozartien, que d’adopter un tempo allant et une énergie brillante.

En observant une peinture de qualité, on est surpris de découvrir que le ciel n’est pas bleu, mais bleu, blanc, gris, rose, orange, vert et peut-être même brun; que les arbres de la forêt sont représentés par une déclinaison infinie de verts, agrémentés de zones d’ombre et de lumière. Il en va similairement de l’interprétation musicale. L’exécution de samedi soir s’approchait plus du pop art, avec de larges blocs de couleurs uniformes. Peut-être que Wolfgang Amadeus aurait apprécié les œuvres d’Andy Warhol ou de Roy Lichstentein, mais sa musique, abordée ainsi, s’est trouvée privée des caractéristiques qui en font l’essence.

ERRATUM – Une correction a été apportée au nom de la flûtiste jouant dans l’extrait de la Messe en do mineur : il s’agit bien de Myriam Genest-Denis, et non de Noémie Caron-Marcotte comme nous l’avions d’abord indiqué.

Inscrivez-vous à notre infolettre! La musique classique et l’opéra en 5 minutes, chaque jour ICI.