Ludwig Van Montreal

CRITIQUE | Carmen à l’Opéra de Montréal : la passion imaginaire  

Arturo Chacón-Cruz (Don José) et Rihab Chaieb (Carmen), habillés de couleurs vives, se détachan du mur sombre de l'arène dans la production de Carmen présentement à l'affiche à l'Opéra de Montréal. (Photo : Vivien Gaumand)
Arturo Chacón-Cruz (Don José) et Rihab Chaieb (Carmen) dans la production de Carmen présentement à l’affiche à l’Opéra de Montréal. (Photo : Vivien Gaumand)

par Justin Bernard

Pour finir en beauté le mandat de son directeur artistique Michel Beaulac, en poste depuis 2007, l’Opéra de Montréal clôt sa saison 2025-2026 avec Carmen, dont la première avait lieu le 16 mai dernier dans une salle Wilfrid-Pelletier presque comble. La compagnie revient ainsi aux fondamentaux du répertoire lyrique, après deux productions hors des sentiers battus (Jenůfa, en novembre, et la création de Clown(s), en janvier).

À en juger par les réactions tantôt émerveillées, tantôt hilares fusant des quatre coins du parterre, bon nombre de spectateurs·ices semblaient en être à leur premier contact avec l’opéra de Bizet. Il suffisait de quelques maladresses de jeu d’acteur ou encore d’échanges de dialogues parlés peu convaincants pour tourner une situation tout à fait sérieuse en un moment cocasse.

Cela n’enlevait rien à la beauté des décors, tout en sobriété, et à l’équilibre visuel de cette production, fidèle à l’esprit sévillan de l’œuvre. La levée de rideaux a révélé l’enceinte de la manufacture de tabac, offrant au regard une belle surface de pierre ocre et une grande porte d’entrée en bois massif. L’agencement d’espaces scéniques bien délimités aux premier, deuxième et troisième plans, crée une impression de profondeur et, par le fait même, une immersion dans l’univers imaginé par Prosper Mérimée (1803-1870), auteur de la nouvelle ayant servi d’inspiration à Bizet. On a pu craindre, un instant, que le mur d’enceinte, formant une longue diagonale, ne réduise considérablement la scène, mais il s’avère un atout essentiel à l’harmonie des lignes et des proportions. Au deuxième acte, le ciel étoilé au-dessus de la taverne Lillas Pastia embaume la scène d’une atmosphère charmante. Les murs de pierre, si caractéristiques de l’Andalousie, accentuent l’impression de chaleur écrasante et évoquent l’air ensablé du désert environnant.

Qui dit Andalousie, dit aussi corrida. Le début du quatrième et dernier acte est un véritable défilé de banderilleros, de picadors, et bien sûr du toréro-vedette, tous plus éclatants les uns que les autres dans leurs costumes dorés. Pendant que le combat a lieu hors-scène, Carmen (Rihab Chaieb) et Don José (Arturo Chacón-Cruz) livrent leur propre bataille sanglante, à l’intérieur d’une arène de corrida parallèle. Tout un symbole…

Depuis la création de l’opéra en 1875, il existe 1000 et une façons de faire mourir Carmen. Cette production de l’Opéra de Montréal opte pour une présentation sensationnaliste, dans l’esprit Tiktok qui envahit aujourd’hui les réseaux sociaux. Don José aurait pu asséner son coup fatal à demi-caché derrière un abri de planches présent sur le côté droit de la scène, comme on en trouve dans les arènes. L’effet aurait été tout aussi saisissant, voire même renforcé par la quantité d’images mentales qu’on peut se représenter. Le public a plutôt droit à une mort sur les feux de la rampe et à une Carmen agonisante, comme si Don José avait dû s’y reprendre à plusieurs fois pour enfin l’abattre.

 

Rihab Chaieb (Carmen) et Arturo Chacón-Cruz (Don José) (Photo : Vivien Gaumand)

La mise en scène d’Anna Theodosakis comporte par ailleurs son lot de signes et de mauvais présages annonçant la violence de la fin. On voit, par exemple, Don José aiguiser longuement son couteau tandis que Carmen entonne la célèbre Habanera pour ses admirateurs. Plus tard au premier acte, c’est une Micaëla (Magali Simard-Galdès) très tactile qui veut se blottir contre le brigadier. Sa coquetterie en dit long sur son intérêt personnel dans cette histoire. L’attention portée au langage non-verbal, très révélateur des motivations secrètes de chacune et de chacun, est certainement à mettre au crédit de la jeune metteure en scène canadienne, qui compte déjà plusieurs productions de Carmen à son actif. En revanche, les principaux antagonistes ont du mal à faire croire à une quelconque passion amoureuse avant, pendant, ou après les faits. De cela, Anna Theodosakis est seulement en partie responsable.

Rihab Chaieb a certes le tempérament de séductrice, mais il lui manque l’expression corporelle. C’est à peine si Carmen offre une danse à Don José, comme l’exige une scène du deuxième acte. De son côté, Arturo Chacón-Cruz se montre trop à l’étroit dans son costume beige pour être un prétendant crédible et, plus surprenant encore, trop gêné par le contact physique pour être un amant de Carmen (c’est, entre autres, ce qui a déclenché des rires dans l’assistance). L’interprète démontre une meilleure chimie avec Magali Simard-Galdès (Micaëla), bien que ce ne soit pas aussi utile à l’intrigue. Dans l’ultime scène d’affrontement avec Carmen, plusieurs de ses interactions sont téléphonées, ou alors distantes, mais le ténor mexicain réussit néanmoins à finir en lion sur le plan vocal et dramatique.

D’un bout à l’autre de l’opéra, Chacón-Cruz nous gratifie d’aigus percutants, claironnants, sans jamais fléchir, ni forcer son instrument d’aucune façon. À l’inverse, le confort de Chaieb réside largement dans le medium et dans le grave, ce qui lui permet de jouer abondamment de ses charmes. La soprano Magali Simard-Galdès a, quant à elle, un timbre si léger, si pointu, qu’on ne peut y soupçonner une once de rondeur. En cela, elle représente l’alter ego tout désigné de cette Carmen-là.

Ethan Vincent démontre, comme Chacón-Cruz, une aisance dans l’aigu qui en fait son atout principal, servant à merveille la rivalité entre Don José et Escamillo. Toutefois, et ce malgré une technique vocale bien rodée, le baryton ne parvient pas à susciter une quelconque émotion, ni à éveiller la sympathie envers son personnage, en partie à cause de sa diction approximative. Sous les traits de Zuniga, Stephen Hegedus, lui, sait remarquablement capter la lumière par son charisme fou. Parmi les jeunes chanteurs de l’Atelier lyrique, seul Jamal Al Titi dans le rôle du Dancaïre se distingue par son énergie et par sa belle projection vocale.

Enfin, l’Orchestre Métropolitain n’a pas particulièrement brillé lors de cette soirée de première. Les violons étaient trop présents, même par rapport aux cuivres lorsqu’a été exposé le thème du Destin dans l’ouverture. Les violoncelles ont manqué d’unité dans l’accompagnement d’Escamillo au troisième acte. Certains numéros, comme le quintette de l’acte II (« Nous avons en tête une affaire »), ont été dirigés sur un tempo trop rapide par le chef Jean-Marie Zeitouni.

Il reste quatre représentations de Carmen, les 5, 7 et 12 mai à 19 h 30, ainsi que le 10 mai à 14 h.  DÉTAILS ET BILLETS

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