
Par Justin Bernard
collaboration spéciale
Angine de Poitrine a encore frappé ! On parle bien sûr du groupe québécois, formé du guitariste Khn et du batteur Klek. Cela dit, l’angine qu’ils nous communiquent semble gagner le monde entier et atteindre tous les esprits.
Désormais inséparables, ces deux phénomènes sont apparus le 18 avril dernier, au Club Soda, devant un parterre de spectateurs tous debout et serrés comme des sardines (ça rime avec Angine de Poitrine). À en croire l’annonceur, en début de soirée, il s’agissait là du public des tout débuts, cleui qui a choisi de suivre, avec les autres, le « mantra-rock dada-pythago-cubiste » du duo énigmatique. En effet, l’événement affichait complet avant même que la frénésie médiatique s’empare du groupe, il y a plusieurs mois de ça.
D’évidence, Angine de Poitrine tente d’imposer son propre rituel. Il faut dire qu’il s’impose d’abord à lui-même la discipline de costumes à pois noir et blanc. En plus d’avoir les mains et les pieds peints avec le même motif, Khn porte le poids d’un chapeau en forme de triangle inversé. Klek, lui, est équipé de larges épaulettes et d’un casque en forme de préservatif qui est tout sauf pratique pour jouer de la batterie. Mais l’identité visuelle est là, clairement établie, et l’ensemble, plus sophistiqué qu’il n’y paraît. Car oui, ces masques sont électrifiés et peuvent servir à actionner des loupiotes à volonté.
Angine de Poitrine a toutes les raisons de vouloir ritualiser ou codifier ses concerts. Nous n’en sommes qu’au début, de nouvelles pratiques cultuelles prennent du temps à s’implanter. Lors de ce concert au Club Soda, par exemple, on n’a pas senti une foule de spectateurs spécialement fanatisée. Très peu de gens arboraient les couleurs ou les symboles du groupe (deux ou trois maximum, selon nos observations). Tous·tes ont fait un triangle avec leurs pouces et leurs index joints, quand et parce qu’Angine de Poitrine le leur demandait. Les sons gutturaux émis avant chaque pièce et le semblant de langue créée par les artistes demeurent incompréhensibles pour tous·tes.
On a affaire à un public de connaisseurs intimes du groupe. Il biens assister à l’avènement de musiciens qui pourraient peut-être un jour rivaliser de notoriété avec Céline Dion. Il vient surtout tripper sur de la musique de transe que l’on doit à deux gars originaires de Chicoutimi, au Saguenay.
Parlons de musique, enfin. Angine Poitrine avait choisi naturellement des chansons de son album Vol. II, sorti plus tôt en avril et dont c’était officiellement le lancement. L’entrée des artistes sur scène était accompagnée de la chanson mythique Africa du groupe Toto (1982), qui n’avait pourtant stylistiquement rien à voir avec la signature d’Angine de Poitrine, mais participait certainement à l’ambiance bon enfant de la soirée. Un ostinato sur une seule et même note, scandée à l’envi par la guitare basse et la batterie, a inauguré le set qui allait nous être proposé au cours de la prochaine heure et demie. D’emblée, les musiciens ont donc bel et bien livré un mantra-rock, pour reprendre l’expression consacrée, ce qui a complètement et instantanément immergé la foule dans leur univers.
Ce qui fait la beauté d’un concert live, c’est tout ce qu’on ne peut pas et qu’on ne pourra jamais entendre sur un album, à commencer par les variations sur le thème des chansons connues et leurs versions étirées comme ça existe au cinéma. En l’occurrence, les premières notes étaient celles de Sahardnieh, extrait du premier volume, mais ici revisitées et avec un souffle dramatique augmenté qu’on ne saurait retranscrire tout à fait sur disque. Dans ce genre de moment-là, on voit la réelle ferveur pour le groupe et on comprend pourquoi il est autant suivi. Plus tard, l’interprétation de Mata Zyklek, extrait du volume II, a suscité une réaction qui dépassait tout ce qui avait précédé en termes d’intensité, une communion sacrée entre Angine de Poitrine et l’auditoire. On peut penser que cette chanson deviendra l’un des très grands succès du duo, notamment lors de la grande tournée au Royaume-Uni, en France et en Belgique, prévue en mai prochain.
Les frères de Poitrine sont non seulement de vrais professionnels, extrêmement complémentaires dans ce que chacun apporte sur scène, mais ils sont aussi d’excellents dramaturges. Khn incarne le virtuose virevoltant. Il s’épanouit dans le monde de l’infiniment petit, ses doigts fins planant librement au-dessus du manche de sa double guitare, tandis que ses pieds appuient sur les boutons, enregistrent des samples de son jeu et activent les loops sur le vif. De son côté, Klek incarne le musicien athlétique, incroyablement énergique et endurant durant tout le spectacle, celui qui tient véritablement la barraque et apporte sa contribution sur le plan macroscopique. Leur longue expérience conjointe – on dit qu’ils se seraient connus à 13 ans – leur permet de construire un narratif tissé serré, de changer de caractère au bon moment pour ne pas rester pris trop longtemps dans une même boucle, ce qui implique souvent des transitions parfaitement fluides entre deux sections rythmiquement contrastées.
On en vient au profil showman d’Angine de Poitrine. À eux deux, Khn et Klek distillent savamment des brefs moments de silence – des soupirs prolongés, peut-on aussi dire – à l’intérieur du bloc monumental de sons que représente leur musique live. L’impact qui en découle est absolument dramatique. Il en va de même pour les changements de rythmes comme dans Mata Zyklek, déjà mentionnée, et Tamebsz, issue du premier volume : une nouvelle section, bien après le début de la chanson, offre soudainement un beat deux fois plus rapide ou, au contraire, deux fois plus lent par rapport à la section précédente, ce qui joue considérablement sur les attentes du public.
Parfois, la guitare ou la batterie se retrouve inopinément en solo, un effet de surprise bienvenu dans un contexte où, rappelons-le, notre oreille se met au diapason d’une musique obsessivement répétitive qui, à force, provoque une hypnose collective. On sent bien que les deux acolytes cherchent à créer une vague de sons enveloppante et à emporter la foule dans ce tourbillon. Et le plus souvent, ils y parviennent. Toutefois, des pans entiers du spectacle ont exploré un style très expérimental, qui se rapproche du free jazz ou de la musique contemporaine savante. C’était le cas, par exemple, d’Ababa Hotel et, dans une moindre mesure, Sarniezz… et d’autres chansons ou fragments inédits qu’on n’a pas pu identifier (si ce n’était pas Ababa Hotel, ça y ressemblait!). On avait là un autre visage d’Angine de Poitrine rompant volontairement avec l’effet de vague envoûtant. Le public s’est montré ouvert, mais n’a pas nécessairement accroché à ce style-là.
Ainsi, le groupe navigue entre plusieurs styles musicaux. En première partie de soirée, l’improvisateur et guitariste René Lussier, accompagné d’un batteur, a offert une prestation inattendue et annoncé en préambule comme faisant partie de la sphère d’influences musicales d’Angine de Poitrine. Il y avait effectivement une vraie filiation musicale à ce niveau.
On ne développera pas davantage l’étendue de ses inspirations orientalistes, l’usage de la microtonalité et des rythmes irréguliers, parce qu’il en a déjà été question ailleurs, et aussi parce que cela mériterait un article en soi. Ce langage musical multiple, évoquant par moments un style hérité du Moyen-Âge, alimente les détracteurs du groupe. Il déroute aussi ceux qui ne cherchent pas plus que ça à comprendre, mais plus étonnamment encore, il rend perplexes ses plus fidèles soutiens. C’est peut-être là l’ultime transgression d’Angine de Poitrine. Car avant de faire tripper les autres, Khn et Klek trippent d’abord eux-mêmes sur la musique qu’ils inventent, et tant mieux s’ils trouvent des gens pour les suivre. Dans un monde dominé par la musique commerciale et bientôt conquis par l’intelligence artificielle, qui remplacera tôt ou tard toute une frange de l’industrie, Angine de Poitrine est la preuve éclatante qu’il n’y a que des humains en chair et en os capables de sortir ce genre de musique de leurs chapeaux (phalliques, de surcroît).
Parlant d’expérience humaine, sans doute pensez-vous qu’il faut absolument aller à un concert d’Angine de Poitrine live? Ce à quoi on répondra : pas forcément. Oui, le choix des musiciens invités pour la première partie, avant l’arrivée tant attendue du groupe, a très bien fonctionné avec le contenu global de l’événement. René Lussier et le trio de guitaristes SRUF qui l’ont suivi ont mis une ambiance de feu, notamment avec des sonorités proches des musiques d’Ennio Morricone pour les westerns spaghettis. Mais Angine de Poitrine est arrivé ensuite avec ses grosses basses vibrantes et un volume sonore substantiellement plus élevé qui ont fait l’effet d’une détonation. Résultat : une expérience très différente de l’écoute en ligne ou sur vinyles, une batterie qui tient le premier rôle, en pratique, et une ligne de guitare qui, malgré son ampleur micro-tonale tant discutée, ne se laisse pas apprécier autant dans le détail que si elle venait de haut-parleurs à domicile ou d’un bon casque d’écoute. Par contre, si vous voulez faire du body surfing sur la tête des spectateurs·ices, porté·e·s par la vague de sons d’Angine de Pointe, alors vous êtes mûr·e·s pour un concert du groupe !