
La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) présentait vendredi dernier une Carte blanche à la relève, événement confié à l’Ensemble Éclat et entièrement dédié à des artistes de la relève. Depuis que l’Ensemble Contemporain de Montréal (ECM+) a cessé ses activités, une place à combler s’est ouverte sur la scène des musiques nouvelles pour un ensemble de chambre dédié à la création et aux productions multidisciplinaires. L’Ensemble Éclat, fondé par son chef Charles-Éric Fontaine il y a à peine deux ans, semble déjà prendre la relève de cette mission avec une vision solide et assumée.
Saluons l’éloquence de la proposition artistique soutenue par la SMCQ et la grande qualité des interprètes de cet ensemble qui a interprété cinq œuvres d’ici, toutes données en première mondiale. Dans une allocution en début de concert, Charles-Éric Fontaine a d’ailleurs tenu à souligner cet effort notable : un concert entièrement construit autour de la musique des créateurs et créatrices d’ici est un acte de foi, une prise de parole essentielle pour notre culture.
Première œuvre au programme, In Between de Jeffrey Fong était lancée dans l’énergie, le rythme et la pulsion. Une excellente maîtrise de l’écriture instrumentale soutenait une œuvre au développement fluide. Le caractère kaléidoscopique de cette musique stimulait constamment l’écoute. Une belle entrée en matière pour ce programme très varié.
Le son comme matière, la musique comme spiritualité
Changement d’atmosphère avec Louis-Michel Tougas, qui fait appel à la soprano Elisabeth Boudreault pour interpréter in girum. Une partition relativement statique, où les motifs tournent sur eux même, et où la matière sonore se modèle dans le temps à travers des strates d’où émanent des changements chromatiques subtils, mais nourris. Une courte section plus vive au cœur de l’œuvre crée la surprise et le contraste avant de plonger à nouveau dans une atmosphère immuable et immobile, comme un retour inlassable propre à la destinée du mythique Sisyphe. La partition vocale est ici étonnante dans la mesure où elle n’est pas très lyrique. On a l’impression que le compositeur a traité la voix de la même façon qu’il a traité l’ensemble instrumental, dans un geste plastique, cherchant à modeler le son.
Avec Ave verum corpus, la compositrice Geneviève Ackerman a livré une œuvre profonde et d’une maturité remarquable. Conçue pour un « quintette d’archets », c’est-à-dire pour violon, alto, violoncelle, contrebasse et un percussionniste qui utilise un archet sur des crotales, cette pièce use des vibrations des cordes comme une forme d’allégorie de diverses résonances quelque peu mystiques. Il en résulte une musique aussi lourde que légère, aussi brillante que noire, belle et mélancolique. Le souffle spirituel est éloquent et l’œuvre, imprégnée d’une forme de prosodie dans les gestes musicaux, se révèle d’une beauté austère, aussi envoûtante et aveuglante que le reflet du soleil sur la neige. Un moment d’éternité à couper le souffle.
Théâtralité en musique
Retour de la soprano Elisabeth Boudreault pour interpréter everything waiting for midnight de Lily Koslow, ambitieuse création qui amalgame l’électronique à l’ensemble instrumentale et un épisode théâtral avec la voix. Débutant par une section conventionnelle dans sa disposition, la soprano se déplace ensuite vers une petite table côté cour sur laquelle est déposée une lampe dont la lumière vacille vraisemblablement en réaction avec la musique. Cette disposition semble un peu gratuite et n’aide pas vraiment à donner du sens à un texte et une musique plutôt fragmentaire. Le métier musical est certes maîtrisé (notamment dans l’intégration des sons électroniques, d’un dosage fin et efficace), mais le propos de l’œuvre se disperse sans consolider rien de précis, surfant entre mysticisme et exaltation, quête de sens et introspection.
Pour clore ce concert, Figurae d’Olivier St-Pierre se dévoilait comme une sorte de concerto grosso dont le quatuor Mémoire était la vedette. Ici, la théâtralité se dévoilait dans l’interaction entre le quatuor et l’ensemble. Le quatuor à cordes soliste menait avec aplomb le discours, tandis que l’ensemble commentait non pas dans un dialogue concertant classique, mais comme un complément du côté des couleurs et des harmonies. Le compositeur fait preuve d’une grande maîtrise du discours et de la forme. On se laisse transporter par une forme de théâtralité spirituelle, car, si la musique semble avancer à tâtons à ses débuts, elle prend rapidement de l’assurance pour conclure avec une éloquence affirmative sans équivoque.
Dialogues entre la musique et la poésie
Cinq œuvres nouvelles, cinq voix de la relève qui démontre la riche variété des esthétiques d’aujourd’hui. Pour unifier l’expérience, Geneviève Ackerman se joignait au poète Frédérik Dufour dans la récitation de textes originaux entre chaque pièce, créant ainsi une disposition d’écoute nouvelle pour accueillir chaque création sonore. La sobriété de ces courtes lectures et la disposition scénique peu envahissante (chaque récitant était présent derrière un panneau, en ombre chinoise) ont été grandement appréciées, mais le résultat avait un parfum un peu naïf. Les textes n’offraient finalement que peu d’éléments pour plonger dans les œuvres musicales, se limitant souvent à une impression personnelle et subjective. Le désir sincère de renouveler la formule du concert est ici confronté à un résultat plutôt inoffensif, qui nous a semblé loin d’être essentiel dans le dévoilement de ces musiques.
Il faut souligner le travail méticuleux et raffiné des musiciens de l’Ensemble Éclat et la direction attentionnée et inspirée de Charles-Éric Fontaine. Ambitieux·ses et impliqué·e·s, ces instrumentistes ont offert un concert d’une grande qualité. Suite à cette soirée de haut calibre, gageons que cette jeunesse éclatante nous préparera bientôt d’autres rendez-vous incontournables qu’il ne faudra pas manquer!