Ludwig Van Montreal

CRITIQUE | Onirisme musical et visuel entre mer et nuages       

De la mer aux nuages avec Stéphanie Pothier et Rosalie Asselin. (Photo : Simon Jolicoeur-Côté)
De la mer aux nuages avec Stéphanie Pothier et Rosalie Asselin. (Photo : Simon Jolicoeur-Côté)

Dans la salle, après le salut final, le public tarde à bouger. Dans les rangées devant et derrière moi, des bribes de conversations chuchotées me parviennent : « Magnifique! », « J’ai bien fait de vous convaincre de venir voir ça, hein? »

Les spectateurs et spectatrices ainsi envoûté·e·s viennent d’assister au concert multimedia De la mer aux nuages, un concept de Stéphanie Pothier concrétisé avec la contribution de Julien-Robert, et interprété sur scène par Pothier et la pianiste Rosalie Asselin.

Présenté tout d’un jet, De la mer aux nuages est un spectacle immersif d’une rare cohésion. Un voile déployé en haut de la scène crée un cocon enveloppant d’images aquatiques, au cœur duquel évoluent les interprètes. Le programme musical combine compositions existantes (Fauré, Liszt, Debussy, Ravel, Berlioz et la compositrice québécoise Rhené Jacque) et les quatre mouvements de Confluents, une œuvre pour voix, piano préparé et traitement électronique composée par Julien-Robert spécifiquement pour ce spectacle. Le premier mouvement pour voix seule et traitement électronique est particulièrement prenant, surtout lorsque rendu par une interprète possédant l’intensité dramatique de Stéphanie Pothier. Les autres mouvements sont écrits avec la même sensibilité au propos et la même authenticité, chaque effet du piano préparé et chaque manipulation électronique étant porteurs de sens, jamais gratuits.

L’ajout d’un traitement électronique discret et bien dosé à la sélection de mélodies tirées du passé unifie encore plus la présentation. J’oserais même dire que ces mélodies, autrement présentées avec un respect méticuleux des intentions du compositeur ou de la compositrice, acquièrent ainsi une expression unique. Il n’y a que dans La mort d’Ophélie de Berlioz, chanté avec un timbre droit aux couleurs naïves bien choisi, que l’ajout de réverbération m’a semblé excessif. Les projections, toujours belles, étaient particulièrement réussies durant ce chant, recréant à partir d’images d’algues des textures et couleurs rappelant l’Ophélie peinte par l’artiste préraphaélite John Everett Millais.

Un autre moment marquant des projections est le passage évoquant les problèmes de pollution à l’aide d’images de détritus aux contours rudes se découpant agressivement contre le mur du fond. Bien qu’il évoque une réalité sombre, ce passage apporte une énergie contrastante bienvenue au sein du spectacle : il pourrait même durer plus longtemps.

Les deux interprètes offrent une exécution musicale bien sentie, interprétant avec la même concentration sérieuse et la même présence scénique investie musiques du passé et compositions ad hoc, incluant les manipulations du piano préparé. Leur connivence et leur attachement à ce spectacle unique sont évidents dans chaque intervention.

S’il y a des faiblesses à relever, elles se trouvent au niveau de la forme. L’introduction récitée par la voix hors-scène est une bonne façon d’établir le ton de ce qui s’en vient, mais elle est trop longue : le contenu, une présentation à la première personne certes admirablement rédigée des expériences personnelles à l’origine du projet, pourrait en être resserré.

Il existe à mon sens un autre point de friction important entre cette introduction et la présentation qui la suit : alors que l’introduction fait état de l’attachement émotif de la conceptrice envers le fleuve Saint-Laurent et de ce que la découverte de celui-ci a représenté pour elle qui a grandi sur les rives d’un lac, les projections ne sont constituées que de plans rapprochés pouvant provenir de n’importe quel plan d’eau. Sans l’introduction, rien ne nous indique qu’il s’agit du fleuve. (De fait, certaines images ont été prises au canal Lachine, mais c’est sans importance pour mon propos). Il n’est cependant pas question de simplement couper l’introduction, bien que la construction le permettrait : celle-ci opère comme une clé ouvrant un passage vers le monde onirique de la présentation principale, un peu comme la traversée de l’armoire magique menant vers le monde de Narnia dans les livres de C. S. Lewis. Plutôt, j’aurais souhaité l’insertion d’une ou deux vues du fleuve en plan large, peut-être justement pour accompagner le texte de l’introduction.

Cette option fournirait du même coup la clé (une autre) pour former une coda au spectacle, dont la fin arrive inopinément : un retour à un plan large créerait un encadrement symétrique et offrirait une voie de sortie en douceur.

Cette arrivée surprise de la fin n’aurait pas nécessairement été palliée par l’accès à un programme, absent lors de la représentation de jeudi. Stéphanie Pothier tient à en porter la responsabilité, ayant oublié de transmettre le code QR devant y donner accès à l’organisation du Théâtre Outremont. À son invitation, j’en transmets le lien ici. Le texte d’introduction, celui-là même auquel je recommande des coupures, s’y trouve en intégralité : vous pourrez constater que la qualité du texte n’est aucunement en cause et que ma recommandation n’est liée qu’à une question d’équilibre de la forme.

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