Ludwig Van Montreal

ENTREVUE | Michelle Chawla du CAC : « On doit être au centre de toutes ces conversations »

Michelle Chawla, présidente du Conseil des arts du Canada, et Paul A. enest, président du c.a. du Musée des Beaux-Arts du Canada, lors du panel sur les arts et l'identité du Sommet de l'avenir des affaires tenu à Ottawa les 20 et 21 avril derniers. (Photo : Chambre de commerce du Canada)
Michelle Chawla, présidente du Conseil des arts du Canada, et Paul C. Genest, président du c.a. du Musée des beaux-arts du Canada, lors du panel sur les arts et l’identité du Sommet de l’avenir des affaires tenu à Ottawa les 20 et 21 avril derniers. (Photo : Chambre de commerce du Canada)

Sous la direction de Michelle Chawla, en poste depuis 2023, le Conseil des arts du Canada (CAC) déploie des efforts pour renforcir les liens entre le milieu des arts et de la culture et celui des affaires. Ces efforts ont mené récemment à une invitation de la Chambre de commerce du Canada à participer à un panel sur l’art et l’identité dans le cadre du Sommet pour l’avenir des affaires, tenu à Ottawa les 20 et 21 avril derniers. Organisé par la Chambre de commerce du Canada, ce sommet annuel rassemble leaders d’affaires, dirigeant·e·s de grandes entreprises et sociétés, d’associations commerciales et du secteur public, pour échanger sur le développement des entreprises, des communautés et du pays.

En octobre 2025, la Chambre de commerce du Canada publiait le rapport Métiers d’art : Les retombées économiques et sociales du secteurs des arts et de la culture au Canada, soulignant l’importance de la contribution économique du secteur des arts et de la culture : en 2024, celle-ci se chiffrait à hauteur de 131 milliards de dollars. Le secteur soutient par ailleurs 1,1 million d’emplois à l’échelle du pays grâce à son impact économique total. Le secteur affiche également une croissance plus rapide et crée davantage d’emplois par dollar investi que des secteurs tels que le pétrole et le gaz, la fabrication et l’agriculture.

L’invitation faite à Michelle Chawla de participer au Sommet sur l’avenir des affaires est un signe supplémentaire de cet intérêt accru du milieu des affaires à solidifier ses liens avec celui des arts et de la culture.

Michelle Chawla a fait part à Ludwig van Montréal de son expérience au Sommet et répondu à nos questions concernant le rôle du CAC dans un écosystème culturel et artistique fragilisé, de celui des arts et de la culture au sein des priorités du gouvernement Carney et du positionnement du CAC face aux bouleversements apportés par l’intelligence artificielle.

LVM – Comment cette participation au Sommet sur l’avenir des affaires a-t-elle pris forme?

MC – Je pense que c’est grâce aux efforts du CAC lui-même. On a réfléchi au fait qu’on a beaucoup à offrir en tant que secteur, mais qu’on n’était pas très présent dans les conversations avec le monde des affaires. Les arts ont un grand impact économique, culturel et social, et on se trouve dans un moment où il y a un grand intérêt, avec le Premier ministre qui parle d’un Canada fort et uni. On fait des efforts pour faire partie de la conversation et pour parler des impacts économiques. Je suis très heureuse que les arts et la culture aient fait partie de ce sommet, c’était vraiment super intéressant.

LVM – Comment s’est passée votre participation au Sommet?

MC – Ça s’est vraiment bien passé! Les arts et la culture, c’est toujours intéressant pour les gens, parce que tout le monde a son histoire et son expérience personnelles. Les gens vont au théâtre, font de la musique. Notre rôle est de faire le lien avec l’impact économique pour les Canadien·ne·s. J’étais sur un panel sur les arts et l’identité canadienne, avec des personnes représentant différents éléments du milieu culturel [NDLR : Phatt Al (directeur artistique des programmes de formation chez Second City Stage), Paul C. Genest (président du c.a. du Musée des Beaux-Arts du Canada) et Michael Rubinoff (directeur artistique de Musical Stage Company)]. La salle où avait lieu notre panel était très grande, et je me suis vraiment demandé à quel point il y aurait de l’intérêt pour notre discussion. J’ai été positivement surprise : la salle était remplie, et les gens ont montré beaucoup d’intérêt, en posant des questions pour savoir comment ils pouvaient contribuer, comment ils pouvaient participer au développement du milieu des arts. Les gens ont aussi manifesté de l’intérêt envers l’économie et les questions sociales, les retombées des investissements dans les arts. Plusieurs personnes sont venues me voir après pour poursuivre la conversation et discuter de partenariats éventuels. Pour certaines entreprises possédant des locaux ou un édifice, leur intérêt est de voir comment les artistes peuvent aider à réimaginer et animer les espaces.

LVM – Comment le CAC définit-il son rôle dans cet environnement?

MC – Au CAC, on veut jouer un rôle facilitateur, créer de nouveaux partenariats et faire un peu d’éducation, montrer les opportunités.

Au Canada, les arts sont financés selon un modèle mixte qui repose sur les piliers du financement public, des revenus de vente et de la philanthropie. Quand on peut renforcer tout l’écosystème, ça mène à un milieu plus fort et plus résilient. En ce moment, il y a beaucoup de fragilité : les revenus de vente et la participation philanthropique baissent, ce qui met une pression énorme sur le financement public. Il faut saisir les leviers que nous offrent les rencontres comme le Sommet des affaires pour démontrer que les investissements dans le milieu des arts amènent des retombées très importantes. Pour chaque dollar investi, les retombées sont multipliées par six.

Les retombées sociales et culturelles sont aussi importantes. Ce qui est unique au monde de la culture, c’est qu’elle apporte un lien vraiment important avec tout ce qui touche à la cohésion sociale et au sens d’appartenance. La culture est une de nos plus grandes ressources et on croit fermement qu’en soutenant les artistes et les organismes, on crée une identité forte.

LVM – Vous avez mentionné l’emphase mise par le premier ministre Mark Carney sur le concept d’un Canada fort. Tandis qu’on voit les dépenses augmenter en défense, l’inquiétude est de voir le soutien au milieu des arts et de la culture perdre en importance.

MC – Au CAC, on perçoit des signes positifs pour le monde des arts, on entend qu’il y a du soutien. Le ministre [de l’Identité et de la Culture canadiennes] Marc Miller est présent dans le milieu. Il y a deux indicateurs : le CAC a été nommé dans la plateforme du premier ministre Carney durant sa campagne électorale, et l’expérience démontre que quand le premier ministre parle d’arts et de culture durant la campagne, cela se traduit par un  engagement fort par la suite. Et durant l’année 2025, des coupures ont été faites à travers le gouvernement dans le cadre de ce qui était appelé un « examen compréhensif des dépenses ». La majorité des ministères ont subi des coupures, mais pas le CAC, ce qui est un signal énorme de la volonté du gouvernement de soutenir la culture.

De plus, un investissement additionnel de 6M sur trois ans a été annoncé en argents nouveaux. Ce n’est quand même pas énorme, parce que la demande est en croissance constante et qu’on constate une fragilité au cœur du secteur de pouvoir livrer les ambitions qu’on voit à travers le Canada.

Le CAC a beaucoup de données et on partage ces informations-là pour démontrer pourquoi c’est important d’investir : je crois que ces informations-là sont bien reçues. Ce n’est pas nous qui prenons la décision, mais on continue de travailler pour démontrer l’importance du financement des arts.

LVM – Une des séances qui précédaient votre panel au Sommet se penchait sur l’intelligence artificielle. Comment percevez-vous la montée de l’IA et les changements qu’elle apporte dans le secteur des arts et de la culture?

MC – C’est sûr que l’IA a un impact extrêmement important sur tout le milieu artistique, de la création à la question des droits d’auteur. Le CAC a publié des lignes directrices sur l’utilisation éthique de l’IA. On est nous-même toujours en mode apprentissage des risques et des possibilités apportés par l’IA. C’est sûr que le milieu artistique doit faire face à la réalité que l’IA est là et qu’on doit trouver des façons de se l’approprier.

La créativité humaine est au cœur des arts : comment peut-on la protéger tout en prenant avantage des oppotunités offertes par l’IA? On réfléchit aux façons dont le CAC peut soutenir le milieu artistique dans ses ambitions et contribuer à augmenter la « littératie de l’IA », c’est-à-dire l’apprentissages des outils et des possibilités qu’elle apporte.

J’étais aussi présente au Sommet sur l’IA dans arts et culture à Banff, organisé par le ministre [de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique Evan] Solomon et le ministre Miller. On fait partie de toutes ces discussions. On ne veut pas que le milieu des arts reste à l’écart, on doit être au centre de toutes ces conversations. Les impacts quotidiens sont extrêmement préoccupants. On veut être les champions du milieu des arts et mettre notre capacité d’influence à son service.

Au Sommet de Banff, il y a eu beaucoup de discussions sur les risques engendrés par l’IA et le besoin de nouveaux règlements. Les artistes et les représentant·e·s du milieu veulent être à la table, on croit nous aussi que leurs voix doivent faire partie de la discussion. Les ministres se sont engagés à créer un comité consultatif sur l’IA, les arts et la culture : j’ai pris ça comme un signal intéressant que le message a été entendu.

LVM – L’annonce de la nomination de Marc Miller au poste de ministre de la Culture a créé beaucoup de remous au Québec. Quelle a été votre expérience de travailler avec lui jusqu’à présent?

MC – Mes interactions avec lui ont toutes été positives. Il parle parfaitement l’anglais, le français et même une langue autochtone, et il démontre un grand soutien au milieu des arts et de la culture.

Musique classique

En réponse à une demande de Ludwig van Montréal demandant des précisions sur l’apport spécifique de la musique classique aux données économiques citées dans le rapport Métiers d’art, le Conseil des arts nous a référé à la page 29 du rapport, ajoutant :

« Les données citées reposent sur les tableaux 12‑10‑0116‑01 et 12‑10‑0117‑01 de Statistique Canada (lien), qui permettent une ventilation des exportations culturelles par secteur (domaines et sous‑domaines) — par exemple, spectacle vivant, enregistrement sonore et édition musicale, cinéma et vidéo, médias interactifs, etc.

En revanche, ces statistiques ne sont pas ventilées par genre artistique. Il n’est donc pas possible, à partir des données publiques actuelles, d’isoler la part spécifique de la musique classique au sein des exportations de musique et de son.

À noter que la catégorie « spectacle vivant » inclut notamment les arts de la scène, dont la musique classique, et elle fait partie des secteurs ayant contribué à la croissance des exportations culturelles canadiennes observée depuis 2011.

Alors que pour votre question : « En tant que média spécialisé en musique dite classique, je suis intéressée par la proportion qu’occupe ce genre par rapport à l’ensemble du secteur. Progresse-t-il au même rythme que les autres genres? », voici nos observations.

La musique classique demeure un pilier fondamental de l’écosystème musical canadien. Elle soutient un vaste réseau d’orchestres, d’ensembles, de compositeurs, d’interprètes, de diffuseurs et d’institutions de formation, et joue un rôle structurant dans la transmission culturelle, l’excellence artistique et le rayonnement international du Canada.

Pour le Conseil, l’enjeu n’est pas de mesurer la valeur d’un genre uniquement en fonction de sa croissance économique, mais de reconnaître sa contribution globale: à la vitalité artistique, à la cohésion sociale, à la formation des publics et à la réputation culturelle du pays.

La musique classique continue d’occuper une place essentielle, et le Conseil demeure engagé à soutenir son évolution, en tenant compte à la fois de ses réalités propres et de l’ensemble du secteur musical.

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