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ENTREVUE | Tabea Zimmermann et Javier Perianes : « L’échange d’idées musicales et l’amitié sont indissociables »

Javier Perianes et Tabea Zimmermann (Photos : Marci Borggreve)
Javier Perianes et Tabea Zimmermann (Photos : Marci Borggreve)

Il est 9 heures du matin vendredi, mais dès que les caméras sont allumées, ce sont deux visages pétillants d’humour et de convivialité qui m’accueillent : Tabea Zimmermann et Javier Perianes ont beau avoir derrière eux déjà une première partie de tournée en Allemagne et avoir traversé l’océan il y a peu pour la poursuivre aux États-Unis et au Québec (Québec et Montréal sont leurs seuls arrêts canadiens), ils sont en meilleure forme que moi.

« Tu vois qu’il est impossible de ne pas rigoler avec lui! », lance Tabea Zimmermann en cours d’entrevue, réagissant aux boutades badines de son collègue. (L’entrevue se déroulait en anglais, mais je suis pas mal certaine qu’on en aurait été rendus à tu à ce point dans la conversation.) Sans le vouloir, le thème de l’amitié est devenu central à notre échange, autant parce que leur album paru le jour même de notre entretien célèbre l’amitié et les influences réciproques entre Brahms, Joachim et le couple Schumann, que parce que la bonne entente entre Zimmermann et Perianes perce l’écran.

« On s’est rencontrés par l’entremise d’une amie commune qui insistait pour qu’on joue ensemble. Dès notre première rencontre, on s’est mis à lire de la musique et le courant est passé tout de suite », se souvient Zimmermann. « L’échange d’idées musicales et l’amitié sont indissociables l’une de l’autre. C’est si important, quand on fait de la musique ensemble, d’avoir un langage commun basé sur le respect et des échanges qui mènent vers de nouvelles découvertes. »

« Dans notre carrière, on passe tellement de temps à voyager, vaut mieux s’assurer de le faire avec des gens qui nous rendent heureux! », renchérit Perianes.

Album

Le respect mutuel et les échanges d’idées musicales au sein du quatuor formé de Robert et Clara Schumann et des amis Johannes Brahms et Joseph Joachim sont bien documentés. C’est ce que le duo d’interprète a souhaité mettre de l’avant sur leur enregistrement, qui culmine par le Trio pour clarinette, op. 114 de Brahms, dans sa version pour alto, violoncelle et piano. Cerise sur le sundae, pour ainsi dire, l’œuvre leur donnait l’occasion d’inviter leur grand ami réciproque Jean-Guihen Queyras à se joindre à eux.

Plusieurs des autres œuvres ont été arrangées par Tabea Zimmermann pour son instrument : le « Scherzo » de la Sonate F. A. E de Brahms, les Trois romances, op. 94 pour hautbois et piano de Robert Schumann et les Trois romances, op. 22 pour piano et violon de Clara Schumann. Les Mélodies hébraïques, op. 9 de Joseph Joachim complètent le programme.

Sur l’album résultant, paru chez harmonia mundi, Zimmermann et Perianes interprètent le romantisme des œuvres choisies avec une délicatesse ravissante, explorant la vulnérabilité à fleur de peau de l’âme romantique plutôt que ses grands épanchements explosifs.

Récital

Trouvant le répertoire de l’album stylistiquement trop homogène pour une tournée de concert, Tabea Zimmermann et Javier Perianes ont conçu un nouveau programme uni par le même thème du respect et de l’amitié entre compositeurs. Robert Schumann (Fantasiestücke, op. 73) et Brahms (Sonate pour clarinette (alto) et piano en mi bémol majeur, op. 120 no 2) conservent des places de choix en première partie, tandis que la seconde partie met de l’avant le profond respect qui liait Benjamin Britten (Lachrymae) et Dimitri Chostakovitch (Sonate pour alto, op. 147). Il ne faut peut-être pas s’étonner de l’amitié qui a fleuri entre les deux compositeurs dès leur première rencontre en 1960, malgré le fait qu’ils n’aient eu aucune langue en commun hormis la musique, car la leur, de musique, entraîne l’auditeur dans des couleurs et des idées à la fois sombres et raffinées. « Bien qu’on ne puisse pas dire de leur musique qu’elle est remplie d’espoir, on trouvait que le fait de réunir Britten et Chostakovitch dans notre récital crée un moment très spécial, où les sonorités sombres de l’alto peuvent tout à la fois réfléter le monde extérieur et nous permettre de l’oublier. »

La Sonate de Chostakovitch, la dernière pièce qu’il a composée, débute par une musique très clairsemée, de simples pizzicatos en cordes ouvertes sur des notes graves tenues au piano. À la question à savoir comment aborder une musique aussi dépouillée, Tabea Zimmermann offre un aperçu de sa philosophie comme interprète :

« Au moment d’interpréter en concert les œuvres qu’on a répétées, il ne s’agit plus de faire, mais de se placer dans un état spécifique, qui diffère pour chaque pièce. Une fois établi le trajet émotionnel de la musique, je le traverse chaque fois comme pour la première fois. Dans le cas de cette sonate de Chostakovitch, où les phrases sont très longues, il faut anticiper la phrase complète. J’imagine un paysage sibérien, monochrome. Chostakovitch s’immisce entre les dissonances, avec ces passages où chaque interprète est solitaire, jouant en même temps mais pas ensemble – jusqu’à ce qu’on atteigne un de ces accords possédant une beauté particulière. Mais il ne faut pas essayer de « faire » les choses, il faut les laisser se produire. J’aime penser qu’à l’intérieur de moi, j’ai un million de petits miroirs qui réflètent le sens de la musique. »

Javier Perianes exprime un sentiment similaire, en d’autres mots : « J’aborde chaque concert sans a priori, parce qu’il y a trop de facteurs différents : la salle, mon humeur du jour… Une fois sur scène, pour une raison que je ne comprends pas, j’ai toute l’énergie du monde. On crée un moment de communication, en ouvrant plus ou moins nos « récepteurs », et c’est là que se fait l’échange d’énergie. On a une mission comme interprète, c’est de donner, dans l’espoir que le public reçoive ce qu’on envoie – quand c’est le cas, c’est magique. »

Les publics de Québec et de Montréal auront le privilège de vivre ce contact magique avec deux interprètes généreux et sympathiques le 17 mars, dans le cadre de la série du Club musical de Québec, et le 18 mars à la Salle Bourgie.

LE 17 MARS, 19 H 30, PALAIS MONTCALM  DÉTAILS ET BILLETS

LE 18 MARS, 19 H 30, SALLE BOURGIE  DÉTAILS ET BILLETS

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