
« Quand on a lancé l’agence, on avait juste des bonnes intentions et du cœur à l’ouvrage! », lance Annick-Patricia Carrière au sujet de Station bleue, l’agence qu’elle a fondée en 2000 avec son partenaire Gabriel Paré. Vingt-cinq ans plus tard, grâce aux efforts infatigables des deux associés et de leur équipe, Station bleue compte parmi les agences d’artistes les plus importantes au pays, organisant quelque 400 à 600 concerts et spectacles annuellement et représentant certains des plus grands noms d’artistes du Québec dans une variété de genres, de la musique classique au cirque, en passant par le jazz, la musique du monde et la danse.
Ce parcours n’est pourtant pas celui qu’imaginait la jeune Annick-Patricia durant ses études aux conservatoires de musique de Hull (aujourd’hui Gatineau), Chicoutimi et Montréal. Forcée d’interrompre ses études en piano par une blessure tenace, elle gradue avec des prix en écriture, en analyse et en histoire, ce dernier obtenu grâce à un mémoire sur la musique de Claude Vivier. Un vif intérêt pour la musique contemporaine la mène ensuite à travailler pendant six ans auprès du Nouvel Ensemble Moderne.
L’idée de fonder une agence a germé à partir du constat qu’il n’y avait pas beaucoup d’entreprises de ce type au Canada pour s’occuper des artistes et de la communauté artistique. À l’époque comme encore aujourd’hui, il n’existait pas réellement d’école ou de formation pour préparer au métier d’agent d’artistes. Heureusement, Annick-Patricia Carrière a pu profiter des conseils de celui qu’elle reconnaît comme son mentor, Uriel Luft, la force discrète derrière les succès à l’étranger de La La La Human Steps, Louise Lecavalier et Margie Gillis. « C’était un grand passionné! », se souvient-elle. « Il m’a montré comment planifier une tournée, comment négocier. Ça m’a donné un bon coup de main pour comprendre le métier. »
Même avec ce soutien, il restait beaucoup d’aspects à apprivoiser : « On a appris rapidement qu’il fallait bien connaître les réseaux et les cycles de programmation. Sur ma table de chevet, j’avais un catalogue des salles, avec le nombre de places, etc., que j’étudiais pour savoir quoi proposer aux programmateurs. »
Le travail acharné doit aussi être accompagné d’une bonne dose d’intuition. En 2001, la jeune agence a pris une chance en s’associant un quatuor vocal britannique alors inconnu, Cantabile : « Ils ont présenté un showcase à Rideau (NDLR : foires de promotion de spectacles organisées par l’association professionnelle des diffuseurs de spectacle). C’était un coup de chance, un artiste qu’on ne connaissait pas qui cherchait de la représentation. On a décidé de prendre une chance – et c’est cet artiste-là, vraiment exceptionnel, qui nous a fait découvrir au Québec. »
La réputation de Station bleue s’étend aujourd’hui bien au-delà des frontières du Québec : son réseau de contacts bien développé lui permet de faire jouer ses artistes, dont Charles Richard-Hamelin, Janina Fialkowska et le quintette Buzz cuivres, à travers le Canada, aux États-Unis, en Europe, en Asie et jusqu’en Afrique du Sud. « C’est beaucoup de travail : on accorde beaucoup de temps à développer notre réseau de contacts et à gagner la confiance des programmateurs – c’est toujours à faire et à refaire, » avoue Annick-Patricia Carrière. Cette persistance doublée d’une fine expertise ont valu à l’agence et à Annick-Patricia Carrière une liste impressionnante de prix, dont le prix Uriel Luft, remis par le Conseil international des arts de la scène (CINARS) à une personne ayant largement contribué au rayonnement des arts de la scène à l’étranger. Cette récompense, reçue en 2024 à l’aube du quart de siècle de l’agence et portant le nom de son mentor, revêt une importance particulière pour la récipiendaire.
Une histoire de connivence
La relation qui se développe entre l’agente et l’artiste qu’elle représente en est bien sûr une de confiance : « On est les haut-parleurs : on parle du travail et des qualités des artistes aux programmateurs. Il faut être animée par un artiste et être proche d’eux, mais des fois il faut aussi être capable de leur dire non. Ça prend de l’ouverture et de la confiance de part et d’autre! »
Il est important de maintenir un équilibre entre la promotion des talents établis et la découverte de nouveaux talents. Parmi les additions récentes au catalogue d’artistes de Station bleue, on trouve un l’interprète bien établi Andrew Wan, violon solo de l’Orchestre symphonique de Montréal, tout comme le jeune violoniste Justin Saulnier et le chef d’orchestre Benoit Gauthier.
Chaque cas représente un travail de longue haleine : « J’estime que ça prend un bon deux ans quand on commence à travailler avec un nouvel artiste avant d’être capable de bien le représenter. »
En plus de promouvoir des artistes québécois, Station bleue accueille ici des artistes étrangers et les fait tourner dans son réseau de promoteurs. Au cours de son histoire, l’agence a ainsi été responsable d’artistes et de groupes en provenance de près d’une vingtaine de pays, dont la Chine, l’Irlande, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Argentine et les États-Unis.
Un tel fourmillement d’activité ne peut que donner lieu à quelques aventures rocambolesques : des histoires de passeports coincés aux douanes, ou cette anecdote d’une compagnie de danse cubaine qui s’est retrouvée coincée sur le traversier vers Matane après une représentation à Baie-Comeau. Annick-Patricia Carrière soupire encore d’impuissance : « J’avais 32 Cubains coincés au milieu du fleuve Saint-Laurent alors qu’ils étaient attendus à Rimouski pour une représentation! » (Le traversier a fini par arriver avec deux heures de retard…)
Une équipe qui se complémente
Au-delà du travail acharné, de l’intuition et d’un catalogue d’artistes de qualité, l’agence Station bleue possède un autre ingrédient magique sur lequel repose son succès : « Une des premières choses que j’ai apprises d’Uriel Luft est que pour travailler dans le métier qu’on fait, il faut avoir une bonne équipe administrative. Pour moi, la force est d’avoir trouvé un associé, Gabriel Paré, qui me complémente et qui veille à la bonne conduite administrative de l’entreprise. » Dans un domaine où une entreprise doit attendre deux ou trois ans avant de générer les premiers retours, c’est en effet essentiel!
Le public, chaînon final
La passion d’Annick-Patricia Carrière pour ce métier qu’elle s’est construit ne s’estompe pas : « Ça m’a permis de rencontrer de belles personnes que je n’aurais pas eu l’occasion de rencontrer. Je ne perds pas de vue la beauté du métier dans lequel j’évolue! »
Après l’art et les artistes, le chaînon final pour qui elle fait ce métier est le bonheur du public : « Quand je me lève le matin, je pense toujours au public, à ces moments qu’on leur fait vivre, avec l’aide de toute la chaîne des gens qui y ont contribué. C’est encore plus important en ce moment, d’apporter de la beauté. Quand je parle avec les gens, tout le monde dans la chaîne des travailleurs culturels veut apporter quelque chose.»
« C’est un métier passionnant! »