Ludwig Van Montreal

ENTREVUE | Véronique Gens : « Ce qui est important pour moi, c’est si ça me touche. »

Véronique Gens (Photo : Jean-Baptiste Millot)
Véronique Gens (Photo : Jean-Baptiste Millot)

La soprano française Véronique Gens est arrivée à Montréal samedi soir, en prévision d’une semaine chargée qui la verra se produire pour la première fois avec l’Orchestre symphonique de Montréal, dans un programme présenté mercredi et jeudi soirs et dirigé par la cheffe Lucie Leguay. Elle fera également partie du jury du Concours OSM – Voix, qui se déroule tout au long de la semaine pour culminer avec l’épreuve finale le 15 novembre, et donnera une classe de maître au Conservatoire de musique de Montréal. Ludwig van Montréal a eu le bonheur de s’asseoir quelques instants avec elle, à la sortie d’une journée de répétition à la Maison symphonique.

LVM : Parlez-nous du concert de mélodie française que vous donnerez avec l’OSM mercredi et jeudi cette semaine : il s’agit d’un programme développé en collaboration avec les Éditions musicales du Palazzetto Bru Zane, pour les orchestrations des mélodies de Fauré et de Massenet (ainsi que pour La Nuit et l’Amour d’Augusta Holmès).

VG :  Le Palazzetto Bru Zane fait un travail extraordinaire de recherche sur la musique française tous azimuts. Dans ce cas-ci, il s’agit de mélodies qui ont été écrites d’abord pour piano, mais pour lesquelles les compositeurs ont ensuite produit une version orchestrée. Ce sont des versions qu’on ne fait jamais, parce qu’elles ont été un peu oubliées. Tout le monde fait Les nuits d’été de Berlioz, mais il y a un continent de musique pour voix et orchestre.

Bru Zane a fait le travail de retrouver toutes ces mélodies et pendant la pandémie, on a enregistré un album avec l’orchestre de Munich (NDLR : le Münchner Rundfunkorchester, dirigé sur l’album par Hervé Niquet, paru sur étiquette ALPHA Classics). Les Roses d’Ispahan de Fauré, je les ai chantées dans le monde entier avec piano, et là tout d’un coup, de les chanter avec orchestre, c’est un éclairage tellement différent et tellement doux! Quand le cor répond alors que d’habitude c’est le piano… je trouve ça passionnant d’entendre ces mêmes mélodies qui ne sonnent pas du tout pareil! C’est la version luxueuse, avec orchestre. Merci à l’OSM de programmer ce genre de musique : je n’ai jamais chanté ça en France, jamais! Malheureusement, en France, on n’aime pas beaucoup la musique française, c’est très triste – il faut venir à Montréal pour avoir la chance de chanter ce programme du disque, que je n’ai encore jamais eu l’occasion de chanter en concert ailleurs.

LVM : L’OSM a ouvert sa saison avec La Damnation de Faust, également de Berlioz. Avec Les nuits d’été, on est ailleurs…

VG : Ah oui, je suis bien d’accord, ce sont deux mondes différents! Les nuits d’été, c’est de la musique de chambre, c’est très délicat et très difficile pour l’orchestre. Ce n’est pas le Berlioz qu’on a l’habitude d’entendre comme dans La Damnation ou dans les grandes cantates du prix de Rome, Herminie ou La mort de Cléopâtre, où c’est vraiment la grosse cavalerie. Là, tout d’un coup c’est un orchestre beaucoup plus réduit, tous les instruments sont presque des solistes. C’est vraiment écrit comme une mélodie française, l’orchestre est vraiment comme un piano qui doit suivre la chanteuse et qui doit être très souple.

LVM : Vous avez souvent dit qu’en tant que française, vous vous sentez une responsabilité de faire connaître la mélodie française. Qu’est-ce qui est si unique de la mélodie française et qui parle à l’âme française?

VG : Je pense que c’est universel, je pense que ça peut parler à tous les gens qui comprennent le français, bien sûr. Ce qui est absolument magique de ces mélodies françaises, c’est qu’on a des compositeurs magnifiques comme Berlioz, Massenet, Reynaldo Hahn, Godard, avec des textes des grands poètes de l’époque, comme Apollinaire ou Théophile Gauthier.

Il y a deux arts qui se superposent et qui font quelque chose d’encore plus sublime – et c’est pour ça que c’est tellement important qu’on comprenne ce qu’on raconte. Ce fameux débat sur la priorité du texte ou de la musique : je pense que les deux sont importants. Si on a la musique mais qu’on n’a pas le texte, on passe à côté de tout. Les couleurs de la musique s’inspirent du texte, c’est une communion absolument unique dans l’histoire de la musique.

LVM : Comment abordez-vous l’apprentissage de ces œuvres?

VG : J’aborde tout ce que je chante à partir du texte d’abord. Je crois que c’est important de savoir ce qu’on raconte avant même de s’exprimer, il faut juste lire et savoir de quoi il s’agit. Pour l’opéra, c’est pareil. Qu’est-ce qu’on peut exprimer si on ne comprend pas ce qu’on raconte – ça n’a aucun intérêt. On ne peut pas développer quoi que ce soit, on ne peut pas transmettre quoi que ce soit. Et ça, j’ai appris ça quand j’étais une très jeune chanteuse et que j’ai commencé à chanter de la musique baroque : l’importance du texte, l’importance de la déclamation du texte, l’importance des accents du français, des syllabes longues, des syllabes courtes, le rythme de la parole. On n’en est pas toujours conscients, mais il y a un rythme de la parole qui est indispensable à sentir, dans la mélodie française et dans toute la musique française en général.

 

Véronique Gens (Photo : Adrien Micallef)

LVM : Au cours de votre carrière, les répertoires auxquels vous avez été associés ont suivi une progression chronologique : d’abord la musique baroque, alors que vous faisiez partie des Arts florissants, ensuite il y a eu Mozart, puis la mélodie française, et plus récemment, vous avez chanté le rôle de la Maréchale dans Der Rosenkavalier de Strauss au Théâtre des Champs-Élysées.

VG : Tout ça s’est fait de façon absolument naturelle. Quand j’ai débuté, je pouvais chanter du baroque, et je ne pouvais pas chanter la Maréchale, évidemment. De passer du baroque à Mozart, c’était un cheminement naturel, et de Mozart à des choses plus tardives aussi. Je n’ai jamais décidé de suivre ce parcours. Quand j’ai commencé à chanter, d’abord, je n’avais aucun plan de carrière parce que je n’étais pas sûre de chanter longtemps. Mes parents m’ont toujours expliqué que chanter, ce n’était pas un métier, ce n’était pas sérieux, donc là c’était un peu compliqué au début.

Tous ces répertoires – essentiellement français, de plusieurs époques – que j’ai chantés, se nourrissent les uns les autres, avec toujours comme base le texte et toujours comme base la déclamation et la façon dont on chante le français. Hervé Niquet le dit beaucoup, on chante le français de la même manière, qu’on chante du Charpentier ou qu’on chante du Gluck ou du Debussy – par exemple Mélisande, que j’ai chantée beaucoup. Ma voix mûrit, ma voix s’élargit, par rapport aux années où j’étais une jeune chanteuse baroque. Je n’ai jamais rien forcé, mais tout s’est fait naturellement. Cette Maréchale, qui est finalement arrivée – ça faisait 20 ans que je l’attendais! J’ai remplacé quelqu’un au Théâtre des Champs Élysées, ça me paraissait tellement évident – c‘est comme quand j’ai chanté Charlotte aussi – ce n’était pas du tout compliqué, parce que c’était tellement confortable dans ma voix. Alors le problème dans la Maréchale, c’est l’allemand, c’est que ça va très vite, et Strauss, c’est de la musique qui n’est pas facile – mais vocalement c’était tellement évident, ce n’était pas de penser à ma voix mon problème.

Là, je me suis mis encore un autre challenge : je prépare en ce moment L’affaire Makropoulos de Janacek . Je pensais que la Maréchale, c’était difficile, mais là, ce l’est encore plus! Le tchèque, ça n’a rien à voir avec le français. Musicalement, Janacek est compliqué aussi, mais moins compliqué que Strauss, les harmonies sont assez régulières.

Je pense que j’ai besoin de faire des choses différentes comme ça, ça fait partie de moi, toute cette musique baroque – j’ai eu de la chance d’être là à ce moment-là, pour redécouvrir toute cette musique, faire tous ces enregistrements avec tous ces ensembles. À ce moment-là, c’était un foisonnement en France, au niveau de la musique baroque. Maintentant, ça fait partie du « vrai » répertoire, mais à l’époque c’était considéré un peu comme underground et pas très sérieux. Et ensuite toute cette musique française avec Bru Zane, que je ne connaissais pas du tout – Godard, David, je n’en avais pas entendu parler, comme la plupart des gens je crois. C’est tellement injuste qu’ils aient disparus comme ça.

Bref – tout ça est venu de manière très naturelle, c’était quelque chose d’évident. J’ai besoin d’apprendre toujours- avec Janacek, j’apprends beaucoup. Sinon je m’ennuie.

LVM : Au cours de cette semaine, vous interviendrez également auprès de la relève en chant, en donnant une classe de maître et en faisant partie du jury du Concours OSM – Voix. Quel rôle jouent ces concours pour les jeunes chanteurs·euses en début de carrière?

VG : Je trouve que le métier est devenu tellement difficile par rapport à quand j’ai débuté. Il y a beaucoup, beaucoup de jeunes chanteurs·euses, qui sont tous très très bon·ne·s. Je suis pleine d’admiration pour les jeunes qui se présentent à tous ces concours. C’est une façon de se faire connaître, de se donner un éclairage, que les gens disent « ah oui, on l’a entendu·e dans tel concours », mais c’est tellement difficile, je trouve ça tellement atroce. Je souffre tellement pour eux, je ne crois pas que je serais capable de faire ça. Souvent il y a des programmes imposés, selon les rondes. Je suis pleine d’empathie et de bienveillance, parce qu’il faut être courageux·euse pour se lancer dans ce genre de concours. Il y a des gens très, très bien qui viennent de partout. C’est pareil pour les instrumentistes, tout le monde le dit. C’est bon signe – mais c’est tellement difficile.

Ça dépend de tellement rien, d’un petit truc. Il suffit que la jeune femme qui se présente, qui est sublime d’habitude, soit fatiguée donc pof, voilà, alors qu’on ne lui donne que trois minutes pour chanter son air. C’est terrible, ça ne tient à rien. Ce n’est pas non plus parce que vous chantez bien et que vous avez une technique parfaite que vous allez faire carrière. Moi je cherche des gens qui me touchent, qui ne sont pas là pour faire seulement du beau son et pour démontrer ce qu’ils savent faire. C’est difficile à quantifier, mais ce qui est surtout important pour moi, c’est si ça me touche ou ça ne me touche pas. Je suis fatiguée de tous ces chanteurs – pas forcément de jeunes chanteurs – qui arrivent et qui « font du bruit » comme ça. Ça m’intéresse moins. On est là pour faire de la musique, pas pour faire juste du son.

VÉRONIQUE GENS ET LA MÉLODIE FRANÇAISE : LES 12 ET 13 NOVEMBRE, 19 H 30, MAISON SYMPHONIQUE  DÉTAILS ET BILLETS

CONCOURS OSM – VOIX :

DEMI-FINALES LES 11 ET 12 NOVEMBRE, 14 H 30 ET 19 H, SALLE TANNA SCHULICH  DÉTAILS ET VISIONNEMENT EN LIGNE 

FINALE LE 15 NOVEMBRE, 14 H 30  VISIONNEMENT GRATUIT SUR MEDICI.TV (PRÉSENTATION EN SALLE COMPLÈTE)

CLASSE DE MAÎTRE : LE 14 NOVEMBRE, 13 H 30, CONSERVATOIRE DE MUSIQUE DE MONTRÉAL

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