{"id":92386,"date":"2026-03-19T18:22:47","date_gmt":"2026-03-19T22:22:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/?p=92386"},"modified":"2026-03-19T18:39:37","modified_gmt":"2026-03-19T22:39:37","slug":"critique-tabea-zimmermann-la-reine-peut-tout-se-permettre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/2026\/03\/19\/critique-tabea-zimmermann-la-reine-peut-tout-se-permettre\/","title":{"rendered":"CRITIQUE | Tabea Zimmermann \u00e0 la Salle Bourgie : La reine peut tout se permettre"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_92397\" aria-describedby=\"caption-attachment-92397\" style=\"width: 1200px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-92397\" src=\"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/03\/Copie-de-CRITIQUE25.jpg\" alt=\"Tabea Zimmermann et Javier Perianes (Photos : Marci Borggreve)\" width=\"1200\" height=\"628\" srcset=\"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/03\/Copie-de-CRITIQUE25.jpg 1200w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/03\/Copie-de-CRITIQUE25-300x157.jpg 300w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/03\/Copie-de-CRITIQUE25-1024x536.jpg 1024w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/03\/Copie-de-CRITIQUE25-768x402.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 1200px) 100vw, 1200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-92397\" class=\"wp-caption-text\">Tabea Zimmermann et Javier Perianes (Photos : Marci Borggreve)<\/figcaption><\/figure>\n<p>L&rsquo;altiste <strong>Tabea Zimmermann<\/strong> a d\u00e9but\u00e9 sa carri\u00e8re t\u00f4t, faisant ses d\u00e9buts \u00e0 la Philharmonie de Berlin \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 11 ans, remportant plus tard plusieurs comp\u00e9titions importantes, dont le <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=AaHRWcEfroU\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">premier prix du Concours de Gen\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 15 ans<\/a>, et devenant \u00e0 21 ans la plus jeune professeure d&rsquo;une institution d&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur de toute l&rsquo;Allemagne. Au cours des d\u00e9cennies \u00e9coul\u00e9es depuis, jamais son nom n&rsquo;a quitt\u00e9 le cercle s\u00e9lect des interpr\u00e8tes marquants de son instrument. On peut raisonnablement lui attribuer le titre de reine de l&rsquo;alto.<\/p>\n<p>Et la reine, en r\u00e9cital hier \u00e0 la Salle Bourgie avec un collaborateur r\u00e9gulier, le pianiste <strong>Javier Perianes<\/strong>, a d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;elle peut tout se permettre. C&rsquo;est-\u00e0-dire, premi\u00e8rement, qu&rsquo;elle a r\u00e9ellement les capacit\u00e9s de tout faire \u00e0 l&rsquo;instrument, \u00e0 commencer par en tirer toutes les couleurs et toutes les nuances qu&rsquo;elle veut, servie par un bras d&rsquo;archet en parfait contr\u00f4le. La main gauche n&rsquo;est pas en reste, se d\u00e9pla\u00e7ant instinctivement sur le manche et ma\u00eetrisant tous les encha\u00eenements complexes de doubles cordes, commodes et malcommodes. Elle a \u00e0 sa disposition toutes les variations possibles de vibrato, qu&rsquo;elle applique avec parcimonie, favorisant une esth\u00e9tique sonore faisant un usage lib\u00e9ral des sons blancs (sans vibrato). Le registre aigu sur la corde <em>la<\/em>, souvent probl\u00e9matique sur les altos, a du corps et une capacit\u00e9 de projection exceptionnels.<\/p>\n<p>Arm\u00e9e de cette ma\u00eetrise sereine de son instrument, la reine se permet, effectivement, tout &#8211; enfin, pas tout, mais elle se permet d&rsquo;explorer et de faire des choix interpr\u00e9tatifs hors normes. Apr\u00e8s pratiquement cinq d\u00e9cennies de carri\u00e8re pass\u00e9es dans le haut du palmar\u00e8s, \u00e0 se faire souvent demander les m\u00eames pi\u00e8ces (sans exclure par l\u00e0 son engagement pour la musique nouvelle), il est facile d&rsquo;imaginer qu&rsquo;un besoin de renouvellement se fasse sentir, o\u00f9 on ne soucie plus trop des r\u00e8gles et des conventions &#8211; parce qu&rsquo;une vraie reine peut se permettre de les d\u00e9fier. Et puis, pourquoi faire comme tout le monde?<\/p>\n<p>Cela s&rsquo;exprime par diff\u00e9rents aspects. Je dirais, un peu fac\u00e9tieusement, que <strong>Tabea Zimmermann<\/strong> aborde son instrument comme une violoncelliste. Il existe chez les violoncellistes deux manies r\u00e9pandues, g\u00e9n\u00e9ralement absentes chez les violonistes et les altistes. La premi\u00e8re est une moins grande attention port\u00e9e \u00e0 la constance du vibrato d&rsquo;une note \u00e0 l&rsquo;autre : les violoncellistes me donnent l&rsquo;impression de vibrer quand \u00e7a tombe sur un bon doigt pour le faire, arr\u00eatant parfois de vibrer en cours de phrase si ce n&rsquo;est pas commode (je suis s\u00fbre que les violoncellistes lisant ceci pourront m&rsquo;offrir une meilleure explication pour cette apparente inconstance). Le fait est que, gr\u00e2ce \u00e0 leurs cordes substantiellement plus grosses et donc plus r\u00e9sonantes que celles des violons et des altos, ces interruptions de vibrato sont moins perceptibles que sur les plus petits instruments \u00e0 cordes, o\u00f9 le maintien d&rsquo;un vibrato constant en changeant d&rsquo;un doigt \u00e0 un autre est un principe ass\u00e9n\u00e9 aux \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s \u00e0 coup d&rsquo;instructions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me manie est un recours fr\u00e9quent \u00e0 l&rsquo;harmonique naturelle de l&rsquo;octave pour faciliter les doigt\u00e9s. Les harmoniques naturelles produisent un son plus fl\u00fbt\u00e9 que les notes appuy\u00e9es et ne pouvent \u00eatre vibr\u00e9es. En principe, chez les violonistes et les altistes, elles sont employ\u00e9es avec une intention sp\u00e9cifique, dans le but de produire un effet sp\u00e9cial. J&rsquo;admets qu&rsquo;elles sont aussi parfois employ\u00e9es simplement pour faciliter les doigt\u00e9s d&rsquo;un passage, mais ce n&rsquo;est pas aussi courant qu&rsquo;au violoncelle.<\/p>\n<p>Sauf pour la reine, qui, en tant que monarque, a le droit de s&rsquo;approprier tous les moyens et toutes les ressources, m\u00eame celles propres \u00e0 d&rsquo;autres! Oui, l&#8217;emploi des harmoniques fait parfois ressortir une note qui aurait d\u00fb s&rsquo;ins\u00e9rer \u00ab\u00a0incognito\u00a0\u00bb dans une ligne continue, sans se d\u00e9marquer de ses voisines &#8211; \u00e7a n&#8217;emp\u00eache pas notre reine d&rsquo;y avoir recours quand \u00e7a fait son affaire. Le vibrato, comme mentionn\u00e9 plus haut, est appliqu\u00e9 avec parcimonie, ce contre quoi je n&rsquo;ai rien en principe, \u00e9tant une adepte du mouvement des interpr\u00e9tations historiquement inform\u00e9es, o\u00f9 c&rsquo;est \u00e9galement le cas. Le choix des moments o\u00f9 il est utilis\u00e9 me semble par contre al\u00e9atoire ou m\u00eame, dans certains cas, contraire \u00e0 la ligne musicale (par exemple lorsqu&rsquo;elle vibre la r\u00e9solution plut\u00f4t que la dissonance ou le sommet m\u00e9lodique).<\/p>\n<p>Abord\u00e9es dans cet esprit et avec un archet r\u00e9articulant certaines notes plut\u00f4t que maintenant un legato parfait, les interpr\u00e9tations des pi\u00e8ces romantiques de la premi\u00e8re partie (les <em>Fantasiest\u00fccke,\u00a0<\/em>op. 73 de Schumann et la <em>Sonate en mi b\u00e9mol<\/em> de Brahms) avaient de quoi surprendre et ont peut-\u00eatre laiss\u00e9 sur leur faim les adeptes d&rsquo;un son romantique large aux \u00e9panchements d\u00e9monstratifs. Ces interpr\u00e9tations idiosyncratiques ne deviendront pas des versions de r\u00e9f\u00e9rence, mais elles apportaient des solutions int\u00e9ressantes (parfois \u00e0 des probl\u00e8mes qu&rsquo;elles avaient cr\u00e9\u00e9s).<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie \u00e9tait consacr\u00e9e \u00e0 deux pi\u00e8ces du XXe si\u00e8cle, le <em>Lachrymae<\/em> de Benjamin Britten et la <em>Sonate pour alto<\/em> de Chostakovitch. Le timbre \u00e9pur\u00e9 de l&rsquo;altiste trouvait dans les textures d\u00e9licates et translucides du Britten et dans l&rsquo;aridit\u00e9 douloureuse du Chostakovitch des terrains d&rsquo;expression propices. M\u00eame la forme du th\u00e8me et variations du <em>Lachrymae<\/em> (ou variations et th\u00e8me, Britten choisissant de r\u00e9server la pr\u00e9sentation int\u00e9grale du th\u00e8me pour la toute fin) est plus indulgente envers l&rsquo;approche spontan\u00e9e du duo : \u00eatre dans le moment pr\u00e9sent et prendre des d\u00e9cisions d&rsquo;interpr\u00e9tation dans l&rsquo;\u00e9lan du concert a certainement des attraits, mais le danger est de sacrifier la conscience de la forme, traitant tout comme une fantaisie construite au fur et \u00e0 mesure, sans hi\u00e9rarchisation des th\u00e8mes et des motifs. Les balises pos\u00e9es par le th\u00e8me et variations \u00e9vitent ce pi\u00e8ge.<\/p>\n<p>Comme le Britten, la prenante Sonate de Chostakovitch a offert des moments magnifiquement r\u00e9ussis, autant dans les passages intenses que dans les passages \u00e9th\u00e9r\u00e9s. Zimmermann n&rsquo;a aucun besoin de fanfaronner, de forcer les choses : la sobri\u00e9t\u00e9 avec laquelle elle aborde les appels plaintifs confi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;alto contraste avec la puissance du r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 du pianiste, <strong>Javier Perianes<\/strong> a peut-\u00eatre pouss\u00e9 une bonne intention trop loin : probablement par souci de ne pas couvrir l&rsquo;alto, il restait l\u00e9g\u00e8rement trop effac\u00e9 et ne saisissait pas les occasions de prendre sa place quand le piano devenait la voix principale.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re des <em>Trois romances<\/em>, op. 22 de Clara Schumann, transcrite pour alto et piano par Tabea Zimmermann et offerte en rappel, atteignait un degr\u00e9 de finition et de coh\u00e9rence plus \u00e9lev\u00e9 que le programme principal. Ma seule hypoth\u00e8se est que, l&rsquo;\u0153uvre faisant partie du tout nouvel album de Zimmermann et Perianes (avec la participation du violoncelliste <strong>Jean-Guihen Queyras<\/strong>) enregistr\u00e9 en septembre 2025, la pr\u00e9sence d&rsquo;un\u00b7e producteur\u00b7ice a permis au duo de profiter des avantages qu&rsquo;apporte une oreille ext\u00e9rieure.<\/p>\n<h2><em>Inscrivez-vous \u00e0 notre infolettre! 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