{"id":91909,"date":"2026-02-17T20:03:43","date_gmt":"2026-02-18T01:03:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/?p=91909"},"modified":"2026-02-19T13:00:02","modified_gmt":"2026-02-19T18:00:02","slug":"estonie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/2026\/02\/17\/estonie\/","title":{"rendered":"CRITIQUE | CCP d&rsquo;Estonie : un concert remarquable porteur d&rsquo;une mission d&rsquo;espoir"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_91922\" aria-describedby=\"caption-attachment-91922\" style=\"width: 1200px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-91922\" src=\"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/02\/Copie-de-CRITIQUE15.jpg\" alt=\"Le Ch\u0153ur de chambre philharmonique et Tonu Kaljuste sur la sc\u00e8ne de la Maison symphonique le 15 f\u00e9vrier 2026. (Photo : Anne Lamarque)\" width=\"1200\" height=\"628\" srcset=\"https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/02\/Copie-de-CRITIQUE15.jpg 1200w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/02\/Copie-de-CRITIQUE15-300x157.jpg 300w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/02\/Copie-de-CRITIQUE15-1024x536.jpg 1024w, https:\/\/www.ludwig-van.com\/montreal\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/02\/Copie-de-CRITIQUE15-768x402.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 1200px) 100vw, 1200px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-91922\" class=\"wp-caption-text\">Le Ch\u0153ur de chambre philharmonique et Tonu Kaljuste sur la sc\u00e8ne de la Maison symphonique le 15 f\u00e9vrier 2026. (Photo : Anne Lamarque)<\/figcaption><\/figure>\n<p>Je ne me souviens pas d\u2019un concert qui ait autant d\u00e9jou\u00e9 mes attentes que celui du <strong>Ch\u0153ur de chambre philharmonique d\u2019Estonie<\/strong> (<strong>CCPE<\/strong>), dimanche soir \u00e0 la Maison symphonique. La faute en est enti\u00e8rement la mienne : tout en connaissant l&rsquo;excellente r\u00e9putation du ch\u0153ur et de son chef fondateur <strong>T\u00f5nu<\/strong> <strong>Kaljuste<\/strong>, j&rsquo;anticipais de sombrer dans un \u00e9tat contemplatif un peu hypnotique durant la premi\u00e8re partie consacr\u00e9e \u00e0 la musique d&rsquo;<strong>Arvo P\u00e4rt<\/strong>, dont le <strong>CCPE<\/strong> est sp\u00e9cialiste et un collaborateur \u00e9troit. Mon snobisme envers les \u0153uvres d&rsquo;<strong>Arvo P\u00e4rt<\/strong> en a pris pour son rhume : je n&rsquo;ai pas sombr\u00e9, non, j&rsquo;ai plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e et transport\u00e9e d&rsquo;\u00e9merveillement. C&rsquo;est un des concerts les plus r\u00e9ussis qu&rsquo;il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d&rsquo;entendre, que ce soit au niveau de l&rsquo;ex\u00e9cution fr\u00f4lant la perfection et de la direction raffin\u00e9e que du choix des \u0153uvres et du d\u00e9roulement du programme.<\/p>\n<p>Le <strong>CCPE<\/strong> a en commun avec les ensembles a cappella britanniques, souvent consid\u00e9r\u00e9s les mod\u00e8les du genre, le fondu sublime des voix et la communion des membres au service de l&rsquo;ensemble. L&rsquo;esth\u00e9tique sonore du <strong>CCPE<\/strong> conserve cependant le corps et la substance qui me manquent g\u00e9n\u00e9ralement dans les sonorit\u00e9s \u00e9ternellement d\u00e9sincarn\u00e9es des<strong> Solomon&rsquo;s Knot<\/strong>, <strong>Tallis Scholars<\/strong> et autres <strong>King&rsquo;s Singers<\/strong>. M\u00eame dans les hauteurs stratosph\u00e9riques, les sopranos ne se retirent pas, mais restent enti\u00e8rement pr\u00e9sentes et assur\u00e9es, avec une \u00e9galit\u00e9 de timbre remarquable et des attaques souples. La qualit\u00e9 du fondement grave n&rsquo;est pas en reste, tel que d\u00e9montr\u00e9 par les profondeurs souples et sonores des basses et surtout de <strong>Henry Tiisma<\/strong>.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui \u00e2g\u00e9 de 72 ans, le chef <strong>T\u00f5nu Kaljuste<\/strong> poursuit une lign\u00e9e de grands chefs de ch\u0153ur scandinaves : son p\u00e8re Heino Kaljuste (1925-1989) \u00e9tait un chef de ch\u0153ur impliqu\u00e9 aupr\u00e8s de chorales d&rsquo;enfants et est responsable de l&rsquo;introduction de la m\u00e9thode Kodaly en Estonie. (La cha\u00eene publique de t\u00e9l\u00e9vision ERR, l&rsquo;\u00e9quivalent estonien de Radio-Canada, produisait en 1994 <a href=\"https:\/\/arhiiv.err.ee\/video\/vaata\/eelkaijad-heino-kaljuste\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">une capsule hommage de 20 minutes<\/a> \u00e0 Heino Kaljuste dans laquelle on peut, m\u00eame sans comprendre l&rsquo;estonien, constater son talent de p\u00e9dagogue et de chef. \u00c0 10:34, on le voit diriger un ch\u0153ur de jeunes femmes dans le premier chant des <em>Nuits \u00e0 la montagne<\/em> de Zoltan Kodaly.) Apr\u00e8s des \u00e9tudes \u00e0 Tallinn et au Conservatoire de Leningrad, <strong>Kaljuste<\/strong> fils approfondit sa formation en direction chorale aupr\u00e8s, entre autres, du l\u00e9gendaire chef et enseignant su\u00e9dois Eric Ericson (1918-2013).<\/p>\n<p>Depuis 2021, <strong>T\u00f5nu <\/strong><strong>Kaljuste<\/strong> est de retour \u00e0 la direction musicale et artistique du ch\u0153ur qu&rsquo;il a fond\u00e9, apr\u00e8s une absence de 20 ans. Il dirige avec une autorit\u00e9 d\u00e9tendue et des gestes discrets mais r\u00e9fl\u00e9tant en tout temps le r\u00e9sultat vis\u00e9, qualit\u00e9s qu&rsquo;il a en commun \u00e0 la fois avec son p\u00e8re et avec Ericson, \u00e0 en juger par<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=3SeEOHMbiuA\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> ce court vid\u00e9o.<\/a> (En entrevue <a href=\"https:\/\/www.choirandorgan.com\/content\/features\/in-conversation-with-tonu-kaljuste\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">avec la revue <em>Choir &amp; Organ<\/em> en 2024<\/a>, <strong>Kaljuste<\/strong> nommait \u00e9galement Claudio Abbado comme \u00e9tant \u00ab\u00a0la personne qui m&rsquo;a apport\u00e9 plusieurs r\u00e9ponses dans le domaine de la direction.\u00a0\u00bb)<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie, disais-je, \u00e9tait consacr\u00e9e \u00e0 une s\u00e9lection d&rsquo;\u0153uvres pour ch\u0153ur a cappella d&rsquo;<strong>Arvo P\u00e4rt<\/strong>, qui c\u00e9l\u00e9brait \u00e0 l&rsquo;automne dernier son 90e anniversaire. <strong>Kaljuste<\/strong> a d\u00e9velopp\u00e9 une association \u00e9troite avec la musique de son compatriote, dont il a cr\u00e9\u00e9 certaines \u0153uvres, avec le <strong>CCPE<\/strong> ou d&rsquo;autres ensembles.<\/p>\n<p>La s\u00e9lection d&rsquo;\u0153uvres pr\u00e9sentait un \u00e9ventail de caract\u00e8res et de textures musicales beaucoup plus vari\u00e9 que ce que ma vision \u00e9triqu\u00e9e de la musique de <strong>P\u00e4rt<\/strong> me laissait entrevoir. (Je retiens clairement difficilement les le\u00e7ons : il y a plus de 20 ans, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 \u00e9mue par la d\u00e9couverte de son <em>Cantus pour Benjamin Britten<\/em> et il y a \u00e0 peine quelques ann\u00e9es, j&rsquo;ai chant\u00e9 <em>Which is the Son of&#8230;<\/em>, la deuxi\u00e8me \u0153uvre au programme de dimanche et une composition bien \u00e9loign\u00e9e du tintinnabulisme pour lequel <strong>P\u00e4rt<\/strong> est principalement connu.)<\/p>\n<p>En ouverture, le <em>Magnificat<\/em>, une des \u0153uvres vocales de <strong>P\u00e4rt<\/strong> les plus souvent programm\u00e9es, permettait de prendre d&#8217;embl\u00e9e la mesure des qualit\u00e9s de l&rsquo;ensemble et de ressentir, certes un peu tard dans mon cas, un sentiment d&rsquo;anticipation excit\u00e9e \u00e0 la perspective de ce qui allait suivre. La pi\u00e8ce suivante, <em>Which was the Son of&#8230;<\/em>, a offert une confirmation \u00e9clatante de la palette de couleurs dont dispose le <strong>CCPE<\/strong> et de sa polyvalence. <strong>P\u00e4rt<\/strong> y compense le caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif du texte (il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;une longue liste de la g\u00e9n\u00e9alogie de J\u00e9sus remontant 23 g\u00e9n\u00e9rations de noms masculins jusqu&rsquo;\u00e0 Adam fils de Dieu tir\u00e9e de l&rsquo;\u00c9vangile selon Saint Luc) en variant les nuances et les textures, parfois homophoniques, parfois contrapuntiques. Dans <em>The Deer&rsquo;s Cry<\/em>, inversement, le compositeur exploite la r\u00e9p\u00e9tition du texte pour en tirer un ostinato qui, croissant en intensit\u00e9, s&rsquo;\u00e9panouit \u00e9ventuellement pour permettre aux voix d&rsquo;hommes de rejoindre l&rsquo;appel des voix sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Dans <em>Dopo la vittoria<\/em><em>,\u00a0<\/em>dont le texte raconte la cr\u00e9ation du Te Deum par Saint Ambroise et Saint Augustin, <strong>P\u00e4rt<\/strong> s&rsquo;inspire clairement des organums m\u00e9di\u00e9vaux avec des passages en quartes et quintes et, au cour de la progression du r\u00e9cit, contraste les passages en harmonies sans tierces et au contraire remplies de tierces et de sixtes. La premi\u00e8re partie concluait par trois extraits du <em>Kanon pokajanen<\/em>, un texte en slavon d&rsquo;\u00e9glise de la tradition orthodoxe, dont la \u00ab\u00a0Pri\u00e8re apr\u00e8s le Canon\u00a0\u00bb dans laquelle <strong>Kaljuste<\/strong> a mis en valeur un quatuor de solistes form\u00e9 de la soprano <strong>Yena Choi<\/strong>, de l&rsquo;alto <strong>Marie Roos<\/strong>, du t\u00e9nor <strong>Danila Frantou<\/strong> et de l&rsquo;excellente basse <strong>Henry Tiisma.<\/strong><\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie ayant eu sur moi un effet d&rsquo;un choc esth\u00e9tique, pratiquement une conversion pour employer un vocabulaire mystique appropri\u00e9 aux \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es, j&rsquo;avoue avoir eu moins de r\u00e9serves de concentration pour la deuxi\u00e8me partie : j&rsquo;ai regrettablement plus ou moins suivi la pi\u00e8ce <em>Piispa ja pakana<\/em> (<em>L&rsquo;\u00c9v\u00eaque et le pa\u00efen<\/em>) de Veljo Tormis, un compositeur majeur du r\u00e9pertoire vocal estonien. J&rsquo;ai trouv\u00e9 trop propre et contr\u00f4l\u00e9e l&rsquo;ex\u00e9cution des <em>Cries of London<\/em> de Luciano Berio, un assemblage de sept courtes pi\u00e8ces \u00e9voquant les cris de marchands de rue dans le Londres du Moyen-\u00c2ge. Cela dit, la pi\u00e8ce est d&rsquo;une ex\u00e9cution complexe dont les d\u00e9fis ont \u00e9t\u00e9 relev\u00e9s sans sourciller par le <strong>CCPE<\/strong>. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 conquise par\u00a0<em>Iris <\/em>d&rsquo;<strong>Evelin Seppar<\/strong>, seule compositrice au programme : elle y \u00e9voque admirablement l&rsquo;iridescence de la rivi\u00e8re et l&rsquo;amalgame des bleus de l&rsquo;eau et du ciel d\u00e9crits par le po\u00e8me de Jaan Kaplinski.<\/p>\n<p>Le fin doigt\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 par <strong>T\u00f5nu Kaljuste\u00a0<\/strong>dans la conception du programme nous r\u00e9servait une nouvelle surprise en choisissant comme conclusion officielle (deux rappels allaient suivre) \u00ab\u00a0Father Death Blues\u00a0\u00bb de <strong>Philip Glass<\/strong>. L&rsquo;op\u00e9ra de chambre <em>Hydrogen Jukebox, <\/em>dont cet extrait est tir\u00e9, est le fruit d&rsquo;une collaboration entre Glass et le po\u00e8te <em>beat<\/em> Allen Ginsberg. Au-del\u00e0 de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat musical de cette conclusion \u00e0 la fois inattendue et efficace, je soup\u00e7onne fortement que l&rsquo;inclusion d&rsquo;un texte de ce mouvement de la contre-culture activiste n&rsquo;est pas anodin. Rappelons que les concerts du CCPE \u00e0 Montr\u00e9al et \u00e0 Toronto venaient apr\u00e8s une s\u00e9rie de concerts aux \u00c9tats-Unis. Selon l&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hydrogen_Jukebox\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">article Wikipedia en fran\u00e7ais qui y est consacr\u00e9<\/a><em>, Hydrogen Jukebox\u00a0<\/em>est un vaste tableau \u00ab\u00a0dont la charge critique, ironique et lyrique fustige les travers de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord des ann\u00e9es 1950 \u00e0 1980\u00a0\u00bb. Et plus loin : \u00ab Pour Allen Ginsberg, l&rsquo;ouvrage pointe du doigt les \u00e9l\u00e9ments qui menacent notre civilisation. En d\u00e9crivant tout ce qui complote contre la survie de notre monde, l&rsquo;op\u00e9ra d\u00e9livre en effet un oxyg\u00e8ne salvateur. Pour Allen Ginsberg, il s\u2019agissait de \u00ab\u00a0soulager la souffrance humaine par une prise de conscience aigu\u00eb des obsessions, n\u00e9vroses et probl\u00e8mes que nous rencontrons en cette fin de mill\u00e9naire\u00a0\u00bb. \u00bb<\/p>\n<p>J&rsquo;oublie quel a \u00e9t\u00e9 le premier rappel (pourtant bien r\u00e9ussi), mais la charmante berceuse provenant du Groenland pr\u00e9sent\u00e9e en deuxi\u00e8me et dernier rappel ne vient que confirmer cette impression que <strong>Kaljuste<\/strong> prenait position par ces choix. N\u00e9 en 1953, il a connu l&rsquo;occupation communiste des pays baltes par l&rsquo;URSS : sa g\u00e9n\u00e9ration a perfectionn\u00e9 l&rsquo;art de passer des messages sans en avoir l&rsquo;air. Il est dans l&rsquo;heureuse position de marquer les esprits par le niveau remarquable des prestations musicales qu&rsquo;il dirige et de pouvoir s&rsquo;en servir pour faire de la contrepropagande. Alors que plusieurs artistes manifestent en annulant leurs concerts aux \u00c9tats-Unis, la d\u00e9cision du <strong>CCPE<\/strong> d&rsquo;aller de l&rsquo;avant avec sa tourn\u00e9e n&rsquo;est pas un acte d&rsquo;insconscience ou un manque d&rsquo;engagement, mais au contraire une mission d&rsquo;espoir et d&rsquo;encouragement \u00e0 la r\u00e9sistance.<\/p>\n<h2><em>Inscrivez-vous \u00e0 notre infolettre! 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Mon snobisme en a pris pour son rhume : je n&rsquo;ai pas sombr\u00e9, non, j&rsquo;ai plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e et transport\u00e9e d&rsquo;\u00e9merveillement. 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