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CRITIQUE | Marie-Nicole Lemieux: le pouvoir de faire craquer avec une seule note

Par Caroline Rodgers le 15 septembre, 2018

Marie-Nicole Lemieux
Marie-Nicole Lemieux. (Photo: courtoisie)

Marie-Nicole Lemieux possède un pouvoir qu’ont peu d’interprètes: celui de toucher une corde sensible que chacun de nous garde soigneusement enfouie derrière les aspects plus mondains de la vie, et de tirer une larme au moment où l’on s’y attend le moins. Malgré les désagréments de la soirée d’hier soir, son récital pour lancer la saison d’Arte Musica, à la salle Bourgie, relevait du grand art.

Réglons tout de suite la question des désagréments. Deux rues plus bas, une fête quelconque nous infligeait un boum boum techno tonitruant. Festival? Rentrée étudiante? Peu importe. Une fois dans la salle, les portes closes, on continuait d’entendre de loin ces vibrations, surtout dans les passages pianissimo et lorsque notre contralto nationale cessait de chanter. Cela dérangeait, bien sûr, nous privant de ces essentiels silences qui font partie de la musique.

Il reste qu’à un certain moment, il faut en prendre son parti et décider qu’on apprécie quand même le concert, qu’on en fait abstraction. À quoi bon déchirer sa chemise? C’est un choix: faire contre mauvaise fortune bon cœur ou pester tout le long du concert. La ville est à tout le monde et il est impossible de coordonner tous les événements. La vie continue, grande contralto ou pas, alors restons zen – ce qu’elle fit fort bien elle-même, d’ailleurs. La colère est inélégante. Dans la bataille de l’art contre la vulgarité, n’ajoutons pas la nôtre.

Quoi d’autre? Quelques retardataires et un téléphone cellulaire qui sonne entre deux pièces? Tout cela demeure anecdotique, alors passons.

L’art de l’interprétation

Marie-Nicole Lemieux avait construit un programme de haute voltige comprenant des lieder et des mélodies. Elle était accompagné de Daniel Blumenthal, pianiste sobre au touché velouté, accrochant quelques notes dans des passages corsés, mais généralement judicieux dans ses choix de nuances et d’intensité. Discret, il laisse la place à la chanteuse.

En première partie, l’allemand: Schumann, Schubert (merveilleuse Marguerite au rouet qui donne la chair de poule), Beethoven et Hugo Wolf. Les pièces choisies évoquent pour la plupart des personnages, elles racontent des histoires. La chanteuse se glisse dans ces peaux et vit ces histoires en conjuguant un talent d’actrice à son talent vocal, passant d’une atmosphère à l’autre en une fraction de seconde. Il est fascinant de voir ses mimiques évoluer au gré des mots, un froncement de sourcil, un regard, un sourire, une moue, la gamme des émotions qu’exprime ce visage semble contenir le monde. Tout son langage non verbal ajoute une grande valeur à la musique.

La voix. Charnue, fruitée, souple, divine et particulièrement délicieuse dans les notes longues qui respirent la vie, animées d’une présence et d’une intention musicale qui ne fléchit pas.

C’est souvent dans ces longues notes que parfois, en une fraction de seconde, tout bascule. Tandis que se déploie un vibrato subtil, à la fois libre et dosé, soudain, un instant furtif et indéfinissable nous chavire. L’émotion passe d’elle à nous, nous transperce par une sorte de magie. C’est un art de communiquer et de toucher l’auditeur allant bien au-delà des prouesses vocales, un art raffiné qui trouve un terreau fertile dans l’intimité du lied et de la mélodie. À son grand sens musical qui vient à la fois du travail, de l’expérience et de l’instinct, s’ajoutent une intelligence du texte qu’elle sait transmettre et un bon goût certain qui règne sur tout ce qu’elle fait.

Marie-Nicole Lemieux, une grande chanteuse? Oui, mais avant tout, une grande interprète.

La deuxième partie du récital fait place au français. On aime particulièrement le cycle Saluste du Bartas, d’Arthur Honegger, tellement original et épique, sur les poèmes de Pierre Bédard de Monlaur, un cycle difficile qu’elle maîtrise à la perfection. Cette partie nous donne également l’occasion d’entendre les rares Sept Chansons de Clément Marot, de Georges Enesco. Loin de faire dans la facilité, Marie-Nicole Lemieux démontre qu’elle aime les programmes avec de la substance et nous fait découvrir d’autres facettes de sa personnalité. Au-delà de cette femme joyeuse parfois dépeinte de façon caricaturale, on retrouve aussi Marie-Nicole, l’intellectuelle, l’artiste qui aime repousser ses limites et prouve qu’elle a du contenu.

Le public lui fera évidemment un triomphe et elle nous donnera généreusement deux rappels: À Chloris, de Reynaldo Hahn, et l’émouvant Connais-tu le pays où fleurit l’oranger? extrait de Mignon.

Que le boum-boum aille au diable.

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Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.

Caroline Rodgers

Rédactrice en chef chez Ludwig van Montréal
Caroline a découvert la musique à l'âge de 4 ans en observant un pianiste qui jouait dans un mariage. Elle a ensuite appris cet instrument et obtenu son baccalauréat en musique à l'Université Laval dans la classe de Joël Pasquier. Devenue journaliste musicale en 2009 à La Presse, où elle a signé des articles jusqu'en 2017, elle a pu marier ses deux passions: la musique et les mots. Elle est rédactrice en chef de Ludwig van Montréal.
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